Biodiversity Support Program

Aperçu général

Les conflits armés et la biodiversité en Afrique subsaharienne

Impacts, mécanismes et actions

par José Kalpers

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La présente étude s’intègre à une vue d’ensemble de l’impact des conflits armés sur l’environnement, dans le cadre du projet Conflit armé et environnement du Biodiversity Support Program. Afin de faciliter l’interprétation des questions étudiées, l’auteur traite d’abord des divers impacts et de leurs mécanismes sous-jacents avant de tracer les grandes lignes des diverses actions visant à réduire ou à prévenir de tels effets. La première section définit les «intervenants » et leurs « activités ». L’impact concret ou potentiel de ces activités est ensuite décrit en détail. La deuxième section examine les actions pertinentes pour assujettir atténuer cet impact, en s’inspirant d’observations concrètes ou de recommandations appropriées.

 

  1. Les effets des conflits armés sur la biodiversité en Afrique subsaharienne et leurs mécanismes sous-jacents
    1. Catégories d’intervenants
    2. Les intervenants sont des groupes d’individus, des organisations ou des institutions qui ont un impact sur l’environnement en temps de conflit armé. Cet impact peut être négatif, positif ou les deux à la fois.

      1. Groupes armés (armées régulières et forces rebelles)
      2. Responsables du lancement et du maintien des opérations militaires en temps de conflit, les groupes armés constituent un groupe crucial d’intervenants. Hormis les questions de sécurité et les répercussions sur le plan humanitaire, les groupes armés peuvent avoir un impact direct ou indirect considérable sur l’environnement naturel. En appliquant la loi martiale dans les zones occupées, ces intervenants tendent à contrôler d’autres groupes composés le plus souvent de civils. En temps de guerre, ils représentent l’autorité suprême dans les zones qu’ils contrôlent.

      3. Réfugiés et personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP)
      4. Conséquence immédiate des combats et du manque de sécurité, les populations civiles cherchent à échapper aux conflits et à se réfugier dans des régions plus calmes. Lorsqu’elles franchissent une ou plusieurs frontières pour gagner un pays d’accueil, ces populations en fuite se composent de « réfugiés » (Schneider, 1999) ; si elles demeurent dans leur pays d’origine, ces populations seront alors composées de « personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays » (PDIP). Ce groupe d’intervenants pourra avoir un impact considérable sur l’environnement naturel selon le nombre d’individus et les circonstances locales. Leur impact pourra être ressenti au cours d’une des phases ou de l’ensemble des phases associées aux mouvements de réfugiés et de personnes déplacées, soit au cours de leur déplacement en provenance du point d’origine, de leur installation dans les camps, de leur séjour dans les camps ou de leur rapatriement et de leur réinstallation.

      5. Populations locales
      6. Les populations locales présentes dans les zones de combat ou d’effondrement de la sécurité sont susceptibles de se transformer en réfugiés ou personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays. Peut-être s’enfuiront-elles dès que la situation se détériorera. En général, ces populations devenues soudainement mobiles sont confrontées à des conditions socio-économiques instables et incertaines. Les mouvements de ces populations, souvent contraintes à développer une certaine autonomie, peuvent avoir des effets néfastes sur l’environnement. Ainsi, très souvent, l’agriculture devient-elle moins viable dès que les personnes déplacées commencent à exploiter les ressources naturelles. Les aires protégées utilisées comme sanctuaire par les personnes en mouvement peuvent aussi subir une pression énorme. Des groupes armés ennemis peuvent transformer ces aires en camp de base pour lancer des assauts contre la population civile avant de s’y réfugier à nouveau, les civils finissant par percevoir ces aires protégées comme une véritable menace. Réciproquement, ces vastes étendues naturelles peuvent se transformer en zones sûres dans lesquelles les civils se réfugieront lorsque éclateront des combats.

        Les populations résidentes qui accueillent des réfugiés ou des personnes déplacées constituent une autre catégorie importante de population locale. Bien qu’en général, ces populations résidentes ne souffrent pas directement des combats ou d’un manque de sécurité, le simple fait d’héberger une population nombreuse d’immigrants peut entraîner des conséquences majeures au niveau de l’exploitation et de la gestion des ressources naturelles. Suite à de tels mouvements massifs de populations, l’appauvrissement des ressources naturelles d’une région peut subsister pendant plusieurs années après le départ des réfugiés ou des personnes déplacées. Cela se traduit par des rendements décroissants, les populations résidentes étant contraintes à exploiter leur environnement de manière non durable.

      7. Organisations humanitaires
      8. Les organisations humanitaires sont parfois appelées à intervenir sur une grande échelle lors de la phase critique d’un conflit armé. Leur préoccupation dominante est d’assurer la survie immédiate des populations touchées par le conflit. Toutefois, ces organisations peuvent avoir des effets néfastes sur l’environnement naturel en tentant de réaliser cet objectif. Deux exemples provenant de l’étude du cas des Virunga illustrent le problème. En premier lieu, pendant la phase critique d’une situation d’urgence médicale, une organisation médicale importante dut jeter, dans le parc national, une quantité considérable de déchets humains solides et de seringues utilisées. Dans un tout autre cas, une ONG mit sur pied un programme de production de revenus en enseignant à des réfugiés comment fabriquer des meubles en bambou. Il devint vite évident que le bambou était prélevé dans le parc protégé avoisinant. Fait à noter, un certain nombre d’organisations ont entrepris d’élaborer des directives environnementales pour chaque étape de ce type d’opérations humanitaires, qu’il s’agisse d’intervention critique, de relèvement ou de réinstallation. L’on ne peut cependant affirmer que l’existence de ces directives soit connue du personnel des unités. À titre d’exemple, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) n’a pas suffisamment diffusé ces directives au personnel sur le terrain. Ces directives sont excellentes mais le HCR fait appel à une main d’œuvre considérable en plusieurs endroits du globe et dont le taux de renouvellement est plutôt élevé. Dans de telles circonstances, la difficulté de sensibiliser constamment le personnel du HCR aux directives environnementales devient évidente.

      9. Organismes de conservation

      Le principe fondamental appliqué par les organismes de conservation en temps de conflit est de prévenir ou d’atténuer les effets néfastes des conflits armés sur l’environnement. Les organismes de conservation peuvent être appelés à jouer un rôle prépondérant en agissant directement sur le terrain ou en contraignant d’autres groupes à restreindre leur impact négatif. En temps de conflit armé, ces organismes peuvent aussi remplir une autre mission cruciale : mobiliser les autres organismes d’aide et sensibiliser la population aux enjeux environnementaux. Il faut cependant se rendre compte que les ONG intéressées à la conservation luttent parfois entre elles pour bénéficier d’un financement restreint. Cette situation déplorable suscite parfois une rivalité malsaine et des agissements byzantins plutôt que des interventions positives. De tels agissements peuvent prendre tant d’ampleur que l’objectif ultime d’interventions environnementales efficaces peut être délaissé. Il faut à tout prix admettre la futilité d’une telle rivalité entre les ONG de intéressées par la conservation.

      1.1.6 DonateursBailleurs de fonds

      En général, l’aide financière extérieure provient de donateurs bailleurs de fonds bilatéraux ou multilatéraux importants, intéressés à financer une vaste gamme d’organisations, d’institutions et d’individus, notamment des organisations humanitaires, des organismes de conservation, des institutions locales, des populations locales et des agences de coopération technique. L’aide financière octroyée par ces groupes peut parfois être considérable. Par conséquent, le donateur est à même d’influencer de manière significative les opérations sur le terrain et ce, à plusieurs niveaux. Parallèlement, l’aide extérieure pose certaines difficultés. Ainsi les donateurs décident-ils souvent de l’octroi - ou du retrait- de leur aide financière en fonction des facteurs politiques plutôt que de leurs préoccupations environnementales. Un champ d’application élargi et de nobles visées peuvent être à l’origine d’un programme soutenu par un donateur mais la portée de ces programmes peut parfois être endiguée par la nécessité de se conformer aux restrictions complexes stipulées par le donateur. La décision du donateur de retirer son soutien ou de suspendre ses activités dans un secteur donné peut avoir d’énormes répercussions sur le terrain. La meilleure façon de remédier à cette situation est d’inciter les ONG et les groupes d’aide les plus imperméables aux influences politiques à s’impliquer sur le terrain afin que l’aide extérieure puisse être acheminée directement ou indirectement par les ONG vers les programmes environnementaux.

      1.1.7 Agences de développement

      Depuis plusieurs années, les agences gouvernementales et non gouvernementales de développement ont progressivement intégré des volets environnementaux à leurs programmes de développement. À titre d’exemple, citons l’Agence allemande de coopération technique (GTZ) qui est intervenue dans plusieurs pays dont la République démocratique du Congo, appelée autrefois le Zaïre, CARE International qui est intervenu en Ouganda, au Rwanda et en Tanzanie, ainsi que l’Union européenne qui a fourni une aide à plusieurs pays. À maintes reprises, ces agences de développement ont entretenu des relations étroites avec le secteur humanitaire. Ainsi, au cours de la crise des réfugiés au Zaïre, les deux secteurs ont pu établir de bonnes relations de travail sur le terrain. La communauté du développement joue un rôle prépondérant dans le rapprochement entre le secteur humanitaire, le secteur de la conservation et la communauté des donateurs. En ce qui a trait aux conflits armés et à l’environnement, les agences de développement se retrouvent souvent impliquées dans des étapes critiques telles que la réhabilitation et la réinstallation.

      1.1.8 Institutions locales

      Les institutions de plusieurs pays de l’Afrique subsaharienne ont été minées par les conditions socio-économiques défavorables. Les institutions environnementales telles les entités autorités responsables des aires protégées et les ministères chargés de leur supervision n’y échappent pas. Si en temps normal les questions environnementales sont souvent mises de côté, elles le sont encore davantage en temps de guerre. L’on ne peut s’attendre à ce que les institutions vulnérables en temps de paix jouent leur rôle en temps de crise. Incapables de s’acquitter de leur rôle au niveau de la coordination et du leadership, elles génèrent une sorte de vide qui nuit davantage aux activités de secours qu’il ne les facilite. En cas d’urgence, les institutions locales devraient être en mesure premièrement d’identifier leurs besoins immédiats et, deuxièmement, de coordonner les initiatives entreprises pour répondre à ces besoins. Malheureusement, cette coordination est trop souvent absente. Une partie importante des activités entreprises par les partenaires extérieurs s’avérera inutile si ceux-ci ne parviennent pas à coordonner eux-mêmes leurs activités. À titre d’exemple, certains services feront l’objet d’un dédoublement inutile alors que des besoins urgents seront ignorés.

      Réciproquement, des institutions nationales ou locales fortes faciliteront grandement les activités de secours et de relèvement en temps de crise. Les institutions nationales fortes acheminent le soutien venant de l’extérieur et coordonnent les programmes. Elles sont en mesure d’identifier les lacunes au niveau de l’aide apportée et de solliciter les partenaires éventuels appropriés pour combler ces lacunes. Ce type de comportement assuré améliore considérablement le rendement global. En outre, les institutions fortes veillent également au perfectionnement de leur personnel. Un personnel sur le terrain compétent et adéquatement préparé à effectuer des tâches précises avant que ne survienne une crise sera en mesure de jouer un rôle fondamental en temps de crise.

    3. Catégories d’activités ayant un impact sur la biodiversité
      1. Déforestation

La déforestation est de loin la menace environnementale la plus répandue lorsque surgit un conflit armé. La déforestation peut être causée directement par des groupes armés, des réfugiés et des personnes déplacées ou par les populations locales. Les organisations humanitaires ne font parfois qu’empirer la situation.

Les groupes armés ont recours à la déforestation pour diverses raisons :

Au cours de conflits armés, réfugiés et PDIP peuvent avoir un impact à différents niveaux, notamment au niveau des infrastructures sociales et physiques, de la sécurité et de l’environnement (Schneider, 1999). La déforestation constitue probablement la pire menace qu’exercent les réfugiés sur l’environnement. Les activités de déforestation entreprises par les personnes déplacées ont dûment été documentées par divers auteurs (Accion contra el Hambre, 1999 ; Biswas & Tortajada-Quiroz, 1996 ; Fuelwood Crisis Consortium, 1994 ; Henquin & Blondel, 1996 ; Lodhi et al., 1998). Les réfugiés pratiquent la déforestation pour deux raisons : tout d’abord pour assurer leur subsistance en produisant soit du bois d’œuvre pour construire des abris (Blondel, 1997), soit du bois à brûler (Leusch, 1995) ; deuxièmement, pour gagner de l’argent en vendant du bois et du charbon dans les marchés locaux (Languy, 1995).

      1. Braconnage
      2. Après la déforestation, le braconnage constitue l’activité ayant l’impact négatif le plus frappant sur l’environnement en temps de conflit armé. Divers groupes d’intervenants peuvent pratiquer le braconnage pour des raisons différentes voire même parfois incompatibles.

        Les groupes armés pratiquent le braconnage pour trois motifs fondamentaux. Tout d’abord, les unités rebelles et les armées régulières désorganisées ne bénéficient pas toujours de salaires suffisants et de rations adéquates. Ces soldats doivent donc se livrer à des activités de subsistance pour assurer leur survie. Ces activités vont du pillage systématique des ressources alimentaires de la population civile à la chasse aux animaux sauvages pour se nourrir (Westing, 1992). Les groupes armés peuvent aussi pratiquer le braconnage sur les animaux sauvages pour suppléer leur consommation d’aliments. C’est d’ailleurs souvent le cas dans les sociétés qui préconisent une forte consommation de viande. Le commerce constitue le troisième motif qui incite les groupes armés à pratiquer le braconnage. Ce dernier incitatif, qui peut parfois mener au développement d’une sorte d’industrie, est celui qui risque d’avoir le plus grand impact sur la faune sauvage (Direction du Tourisme des Parcs Nationaux et Réserves de Faune, 1991; Nyilimanzi et al., 1997). Le braconnage structuré à des fins commerciales ne profitera qu’à une poignée d’individus et, de temps à autre, à des groupes plus substantiels et biens organisés. Quoiqu’il en soit, les civils sont eux aussi souvent impliqués dans des activités illégales. Dans certains cas, le braconnage commercial sera planifié et coordonné par des dirigeants militaires dans le but de financer leurs opérations militaires. Au Mozambique et en Angola, par exemple, des groupes de rebelles ont exploité les populations d’éléphants à des fins commerciales au même titre que d’autres ressources naturelles telles que le bois, l’or et les diamants (Ham & Oglethorpe, 2000).

        Les réfugiés et les personnes déplacées peuvent aussi recourir au braconnage pour les mêmes motifs que ceux qui les ont incités à pratiquer la déforestation : l’autonomie et le commerce. Des considérations commerciales incitent parfois les réfugiés à vendre de la viande sauvage ou à chasser pour se procurer des ressources précieuses telles que l’ivoire et la corne de rhinocéros. Ainsi, en 1995, en RDC, des braconniers tuèrent un certain nombre de gorilles de montagne (Cooper & Cooper, 1996) ; ces mises à mort coïncidaient avec la présence de larges camps de réfugiés attenants au Parc national des Virunga. Les braconniers n’ont jamais été identifiés mais ces incidents répétés pourraient être reliés, à tout le moins en partie, à la présence de réfugiés.

        Les populations locales exercent une pression considérable sur l’environnement même en temps normal. Lors d’une guerre civile ou d’une crise de réfugiés, cette pression s’accroît de manière significative. Les résidents locaux savent tirer profit du climat d’instabilité qui accompagne toujours les conflits armés. Ils peuvent même servir de complices aux groupes armés ou réfugiés et personnes déplacées qui dirigent ces opérations de braconnage à grande échelle.

      3. Pollution
      4. La pollution provoquée par la guerre pourrait avoir des répercussions environnementales majeures si les méthodes utilisées au cours des conflits armés en Afrique devenaient davantage sophistiquées. De nos jours, les guerres qui surviennent sur le continent africain impliquent en général des armements conventionnels. Les soldats africains n’utilisent toujours pas d’armes chimiques, biologiques ou nucléaires (Smith, 1997).Cette tendance pourrait toutefois être renversée au cours des prochaines années et la menace subsiste.

        Certaines activités entreprises par les militaires et autres groupes armés peuvent cependant se traduire par une pollution qui affecte non seulement l’environnement mais aussi la santé de communautés entières (Westing, 1991). Parmi ces activités, notons le stockage et l’abandon de munitions dans des emplacements naturels et la contamination, par des déchets liquides ou solides, des cours d’eau et des eaux souterraines.

        En terme de pollution, les réfugiés et les personnes déplacées constituent une véritable menace puisqu’ils sont souvent regroupés en grand nombre dans des conditions précaires. Ils peuvent polluer les eaux de surface en cherchant à survivre et propager des maladies infectieuses au cours de leur fuite. Cette dernière préoccupation constitue une menace non seulement pour la santé publique des populations humaines mais aussi pour la faune indigène. Ainsi, lorsque des latrines sont installées dans un habitat sauvage, de manière planifiée ou impromptue, les déchets produits représentent un facteur de risque important et susceptible de n’être confirmé qu’une fois la contamination survenue. Certains germes infectieux présents dans les déchets humains demeurent virulents même après plusieurs années enfouis dans le sol (Homsy, 1999). Le risque de propager ainsi des maladies à la faune est particulièrement inquiétant dans le cas de grands singes tels les chimpanzés et les gorilles.

        Les organismes humanitaires qui opèrent sur le terrain lors d’une crise de réfugiés peuvent être à l’origine d’incidents de pollution ou contribuer à leur intensification. Leur objectif opérationnel principal étant d’améliorer le bien-être des populations de réfugiés ou de personnes déplacées, les considérations environnementales sont parfois ignorées au profit d’interventions d’urgence. Ainsi, les installations et les infrastructures de certains camps de réfugiés ne satisferont pas aux critères en matière de protection à long terme de l’environnement. À titre d’exemple, un emplacement mal choisi ou une conception inadéquate des latrines ou des installations médicales pourra contaminer le sol ou l’eau. Parfois, les effets néfastes ne seront constatés qu’après le démantèlement des camps. Dans d’autres cas, c’est la gestion des déchets solides qui menace directement l’environnement. Ainsi, au cours de la crise de réfugiés dans la région de Goma, certains organismes ont utilisé le Parc national des Virunga comme dépotoir en y jetant seringues usées et matériaux contaminés par le sang et les déchets humains (Biswas & Tortajada-Quiroz, 1996).

      5. Déplacements et présence de groupes armés
      6. Les déplacements et la présence à long terme de groupes armés peuvent très certainement avoir un impact considérable sur l’environnement et plus particulièrement sur les aires protégées. Tel que mentionné précédemment, la présence d’unités armées peut avoir diverses répercussions environnementales (y compris la déforestation et le braconnage). La simple présence d’un groupe armé qui se déplace à sa guise au sein d’un habitat protégé a aussi un impact intrinsèque. La présence de concentrations élevées d’intrus perturbe sérieusement les espèces animales et plus particulièrement les grands mammifères.

      7. Violations des droits de l’homme et assassinats
      8. Le nombre de victimes parmi la population civile demeure certes la conséquence la plus néfaste des conflits armés. Lors de leurs déplacements en campagne, les unités armées attaquent souvent des civils innocents - résidents, réfugiés, personnes déplacées - et les gardes forestiers chargés de la conservation évoluant sur le terrain sont aussi ciblés. Peut-être est-il normal que des groupes armés perçoivent les gardes et les guides comme une menace : la plupart d’entre eux portent une arme à feu et leur mode d’organisation ressemble à une structure paramilitaire. De nombreux gardiens et gardes forestiers ont péri au cours de conflits armés en Afrique (Kalpers, 1993 ; Mushenzi Lusenge, 1996). Ces pertes ont des répercussions directes et immédiates sur l’efficacité des organismes de conservation chargés de la surveillance des aires protégées et de l’environnement.

      9. Mines terrestres
      10. Les mines antipersonnel et antichar, dont la plupart sont posées par les groupes armés, constituent une menace redoutable pour les populations humaines et la faune domestique et sauvage. Plus de cent millions de mines terrestres ont été posées à l’échelle du globe. Les pays africains les plus touchés par ce fléau sont l’Angola et le Mozambique (Peck, 2000). La longévité de ces dispositifs constitue le principal obstacle. Dans certains cas, les champs de mine installés il y a de cela plusieurs décennies demeurent opérationnels. Leur conception et leur emplacement sont parfois si étonnants qu’il pourrait être impossible de les démanteler tous (Zimbabwe Wildlife, 1987).

        La présence de mines terrestres au sein de plusieurs habitats naturels menace directement la faune. Les mines ont aussi un impact indirect sur le personnel sur le terrain en interdisant l’accès à des emplacements précis. Les espèces les plus touchées par les mines terrestres sont les ongulés, les éléphants et dans certains cas les primates, notamment les gorilles (Peck, 2000).

        Certains auteurs jugent bénéfique la présence de mines terrestres—d’abord parce qu’elles rendent les habitats naturels minés quasi inaccessibles à l’homme ; et deuxièmement, parce qu’elles rendent impossible des activités néfastes telles que le braconnage et la déforestation. Ces auteurs prétendent même que le déminage des champs de mine représente un danger potentiel pour ces habitats puisque cela y permettrait la reprise d’activités humaines (Frojan & Volger, 1999).

      11. Destruction des infrastructures et pillage
      12. Trois catégories d’intervenants sont susceptibles de se livrer à ce type d’activités : les groupes armés, les populations locales, et les réfugiés/personnes déplacées. Leurs motifs respectifs peuvent cependant varier. Les groupes armés sont susceptibles de recourir à la destruction et au pillage — en détruisant les postes de patrouille à l’orée des forêts, par exemple — parce que cela représente l’un de leurs objectifs stratégiques. L’obtention de matières et d’équipements à des fins de commerciales ou de subsistance peut-être la principale motivation des populations locales ou des réfugiés qui se livrent à ce genre d’activités. Dans certains cas, cette motivation essentiellement traditionnelle s’accompagne d’un désir de vengeance à l’égard des aires protégées : les populations locales voudront profiter de la situation pour « régler leurs comptes » avec les institutions chargées de la protection de l’environnement si les relations étaient déjà tendues avant l’éclosion de la crise.

        En temps de conflit armé, les bâtiments, véhicules et équipement de tous et chacun peuvent devenir la cible aussi bien des unités armées que des populations locales et les installations appartenant aux institutions de conservation n’y échappent pas (Gombe, 1995 ; Mushenzi Lusenge, 1996 ; UWA, 1997 ; Werikhe et al., 1997). Les bâtiments de l’administration centrale des parcs, les postes avancés de patrouille, le matériel mobile et les véhicules des gardes forestiers peuvent être pillés ou systématiquement détruits. Cette destruction contribue à affaiblir les institutions tout en nuisant considérablement aux programmes d’entretien et de surveillance des aires protégées.

      13. Présence de bétail et pacage
      14. Même en temps de paix, la présence de bétail domestique et le pacage à l’intérieur des habitats naturels constituent une menace écologique grave. En période de conflit armé, les populations locales pourront tenter de profiter de l’instabilité pour amener leurs troupeaux dans les aires naturelles. De telles invasions — souvent avec la complicité de groupes armés, voire même sous leur supervision — peuvent endommager les écosystèmes de manière considérable. Dans le Parc national de l’d’Akagera, au Rwanda, des résidents locaux ont mené des centaines de milliers de têtes de bétail dans la partie nord du parc dès la fin du génocide de 1994. Ils ont aussi envahi le Domaine de Chasse la réserve cynégétique de du Mutara. Les dommages causés aux savanes herbeuses de la région ont été énormes et certains les qualifient d’irréparables (Gildemeister et al., 1999 ; Rukerankiko, 1997).

        Les habitants locaux ne sont pas les seuls à laisser leur bétail endommager les environnements protégés. Dans certaines circonstances, les réfugiés qui vivent dans les camps mèneront leur bétail à l’intérieur des habitats naturels ce qui aura des effets néfastes (UNHCR, 1997).

      15. Activités agricoles et introduction d’espèces exotiques

Différents groupes d’intervenants pratiquent également des activités agricoles d’intensités diverses au sein d’habitats naturels. Les réfugiés et les personnes déplacées qui ne se sont pas installés dans des camps organisés se réfugieront peut-être dans des habitats naturels tels que les aires protégées (African Rights, 1998) où ils planteront diverses cultures, y compris pommes de terre, blé, manioc et tabac (PICG-Rwanda, 2000 ; Rutagarama, 1999). Ces espèces sont cependant exotiques à ces habitats. En introduisant ces plantes, les réfugiés menacent les zones naturelles d’une toute autre manière.

De même, les groupes armés qui se servent des habitats naturels comme base opérationnelle ou qui y circulent régulièrement décideront peut-être d’y cultiver des récoltes de subsistance (voire même des récoltes illégales telles que le cannabis). Qu’ils soient plantés par des réfugiés, par des personnes déplacées ou par des soldats, ce type de récoltes exotiques a des effets néfastes analogues.

Il existe une autre manière d’analyser les déplacements des agriculteurs au sein des habitats naturels en temps de guerre. Nous savons d’ores et déjà que les populations locales peuvent profiter du climat d’instabilité en temps de guerre pour défricher les aires naturelles avoisinantes à des fins agricoles. Cette situation n’est toutefois pas entièrement mauvaise en soi. En effet, en temps de conflit armé, lorsque les gens n’ont plus accès aux sources alimentaires traditionnelles telles que marchés ou magasins et lorsqu’ils ont possiblement été évincés de leur terre, les habitats naturels deviennent des soupapes de sécurité. Aux yeux des populations, ils constituent un mécanisme de survie lorsque l’accès aux autres ressources leur a été interdit. Dans de rares cas, le personnel des institutions locales, y compris les gardiens de parc peuvent être contraints d’adopter ce type de stratégie de survie.

    1. Aspects vulnérables
    2. Les deux premières sections du présent chapitre ont permis de faire la synthèse des intervenants et des activités qui ont le plus d’impact sur la biodiversité dans les situations d’urgence. La présente section sera consacrée aux aspects spécifiques de ces impacts, qu’ils soient directs ou indirects. Plusieurs de ces aspects interagissent et certains sont corrélatifs. Dans la pratique, il ressort que des situations en apparence simples sont en fait souvent extrêmement complexes.

      1. Pertes de vies humaines (personnel sur le terrain et populations locales)
      2. Les combats, les campagnes de bombardement, les assassinats et les mines antipersonnel sont quelques-uns des facteurs qui menacent l’existence des populations locales. Un groupe issu de ces populations locales est directement impliqué dans la protection des ressources naturelles. Il s’agit des agents associés aux institutions et aux projets de conservation. La perte de vies humaines à ce niveau a des effets négatifs inhérents sur l’efficacité des activités de surveillance. Elle sape gravement aussi le moral de ces institutions et de ces projets.

      3. Biodiversité
      4. La destruction et la dégradation des écosystèmes constituent la plus grave menace directe pour la biodiversité. Elles peuvent entraîner l’appauvrissement voire même la disparition de communautés entières de plantes et d’animaux. Ce type d’impact se produit surtout lors de déforestation intensive, particulièrement dans les régions montagneuses où l’érosion provoque la perte de matière organique dans le sol et empêche la régénération des repousses. La pollution, les incendies causés par les bombes ou provoqués à des fins stratégiques et les terres défrichées à des fins agricoles sont parmi les autres facteurs susceptibles de mettre en danger l’intégrité des écosystèmes naturels.

        Le braconnage intensif et la destruction des habitats naturels peuvent entraîner le déclin voire même la destruction de populations animales entières. Si les braconniers prennent comme cible une population restreinte d’une sous-espèce déjà gravement menacée, les conséquences pourraient être son extinction rapide et totale (voir plus bas). À titre d’exemple, dans la section montagneuse du Parc national de Kahuzi-Biega de la RDC, la population de gorilles des plaines orientales (Gorilla graueri gorilla graueri) a chuté de manière significative en raison des activités de braconnage découlant directement ou indirectement du conflit armé régional (Kasereka Bishikwabo, 2000; Yamagiwa, 2000). Dans le parc national de l’d’Akagera, au Rwanda, la réinstallation des anciens réfugiés et de leur bétail, conjuguée à la perte des deux tiers du territoire initial du parc, a mené à l’extinction virtuelle de certaines espèces locale d’ongulés dont l’antilope rouanne (Hippotragus equinus) et de l’éland (Taurotragus oryx) (Williams & Ntayombya, 1999).

        Le plus grand danger en temps d’urgence ou de crise aiguë est la disparition complète d’une espèce ou d’une sous-espèce. Plusieurs aires protégées de l’Afrique ont été établies dans le but de protéger certaines espèces de la faune ou de la flore jugées vulnérables ou menacées d’extinction (voir la classification de l’UICN). Tout déséquilibre provoqué par des catastrophes naturelles ou d’origine humaine pourrait aisément mener à un déclin irréversible de la biodiversité ou à des pertes majeures au sein de cette biodiversité. Ces pertes pourraient par la suite exacerber les effets néfastes de la fragmentation des aires protégées (Pimm et al., 1988 ; Simberloff & Abele, 1976 ; Simberloff & Abele, 1984). Le gorille de montagne (Gorilla gorilla beringei), une sous-espèce jugée vulnérable avant 1990, a dû subir d’autres pressions au cours de la dernière décennie en raison des conflits répétés dans la région des Grands Lacs (CBSG, 1991; Lanjouw, 1999). Dans le parc national de la Garamba, situé au nord-est de la RDC, l’ultime population viable de rhinocéros blancs du Nord (Ceratotherium simum cottoni) a été gravement menacée par les conflits armés en RDC et au Soudan et par les vagues consécutives de réfugiés (Martin & Hillman Smith, 1999; Smith, 1997).

      5. Institutions
      6. En cas de conflit armé ou de brusque crise, les institutions chargées de la protection et de la conservation de l’environnement, déjà démunies sur le continent africain, font face à une vaste gamme de conséquences désastreuses. La perte de vies humaines, la perte de matériel et d’infrastructures, la perte de ressources financières et la perte de sécurité contribuent toutes à l’affaiblissement progressif des agences et des ministères gouvernementaux. Ce type d’impact doit être perçu comme une bombe à retardement, c’est-à-dire un désastre dont les effets les plus dévastateurs pourraient n’être ressentis que plusieurs années après la résolution de la crise initiale. Étant donné que les programmes de relèvement d’après crise sont rarement axés sur les préoccupations environnementales et que la conservation de la biodiversité est rarement une priorité pour les donateurs désireux de renforcer un pays victime de la guerre, ces répercussions persistantes sont quasi inévitables en de nombreux endroits.

        Il importe lors de l’analyse d’une situation d’urgence de comprendre que l’affaiblissement des institutions de conservation peut constituer la plus grave et la plus sournoise des menaces émanant de la crise. Bien que peu spectaculaire, cette menace est une catastrophe potentielle qui peut avoir des conséquences majeures puisqu’elle ne se manifeste que sur une longue période et qu’elle affecte essentiellement la durabilité des interventions en matière de conservation. Les faits vécus par l’Angola (Anstey, 1993), le Rwanda et la RDC (Lanjouw, 2000) illustrent parfaitement ce type d’impact et soulignent la nécessité de renforcer les capacités opérationnelles de ces institutions.

      7. Tourisme (marché international)
      8. Le tourisme, plus particulièrement le tourisme international, est très vulnérable aux variations du niveau de la sécurité dans une région donnée. Il existe de nombreux exemples de sites visités en masse par les touristes et ont été délaissés du jour au lendemain. À titre d’exemple, dans le Parc national de la forêt impénétrable, de Bwindi en Ouganda, une attaque menée par des rebelles armés en mars 1999 fit huit morts. Le choc provoqué par cet incident eut des répercussions pendant plus d’un an, entraînant la réduction du nombre de visiteurs à l’échelle du pays (Stanford, 1999). Lorsque les touristes sont victimes d’incidents, il s’ensuit immédiatement et inéluctablement une chute substantielle des revenus du tourisme ; cela affecte alors le financement et la continuité des activités de surveillance et de conservation. Ainsi, le parc Kahuzi Biega et le parc des Virunga ont-ils subi des pertes énormes au niveau des ressources financières au cours des années 90. Ces pertes n’ont fait qu’empirer une situation déjà précaire, touchée par la perte de vies humaines ainsi que la destruction et le pillage systématiques (Kalpers & Lanjouw, 1999).

      9. Manque de coordination
      10. Une crise humaine impliquant un conflit armé ou la réinstallation massive d’individus suscite en général une réaction au sein de la communauté internationale. Des organisations gouvernementales et non gouvernementales, des agences des Nations Unies et de multiples groupes d’aide humanitaires s’intéresseront peut-être à cette crise. Au cours de la phase cruciale d’urgence, il n’est pas rare de constater un dédoublement des efforts déployés par les divers groupes, de même que des lacunes parmi les services offerts. Ce manque de coordination peut avoir des effets désastreux sur l’environnement puisque les habitats naturels ne constituent pas une priorité en période d’urgence. Il importe que dès le début des interventions en situation de crise les institutions nationales appropriées insistent sans réserve sur l’importance de l’environnement et de la biodiversité et qu’elles assument la direction des activités de coordination des agences humanitaires lorsque les ressources naturelles d’une région sont menacées. Il convient de remarquer que les institutions de conservation affaiblies et qui ne disposent que d’une capacité restreinte ne seront peut-être pas en mesure de faire preuve de leadership en temps de crise aiguë, ce qui constitue un problème connexe.

      11. Niveau général de sécurité
      12. Un des impacts notoires et durables lors d’une crise telle qu’un conflit armé est l’absence généralisée de sécurité. Cela provoque des bouleversements qui affectent non seulement les populations locales mais aussi les institutions gouvernementales et les organismes partenaires qui fournissent l’aide extérieure. Un manque de sécurité restreint les allées et venues des organismes de conservation et par conséquent leur efficacité. Cela incite souvent les donateurs à suspendre ou à mettre un terme au financement des divers projets. Par conséquent, un manque de sécurité, voire même la simple apparence d’un manque de sécurité, pourrait se traduire par des ressources moindres pour les programmes de conservation et, fait paradoxal, au moment même où les besoins en matière de ressources financières et humaines atteignent leur apogée.

      13. Niveau de perception des communautés locales
      14. Lorsqu’une situation de crise modifie l’environnement socio-économique, la perception qu’ont les communautés d’une aire protégée peut changer. Cela est un facteur clé dans l’intensification des menaces qui pèsent sur cette aire protégée. Lorsqu’une région est confrontée à une situation de crise aiguë, les populations locales tendent à se préoccuper uniquement de leur survie et intensifient en général la pression sur les ressources naturelles, y compris celles des aires protégées.

        Parfois, les aires naturelles, plus particulièrement les aires protégées, servent de refuge ou de lieu de passage aux groupes armés. Lorsque cela se produit, les populations humaines avoisinantes se retrouvent aux premières loges d’un théâtre de violence potentielle et vulnérables à une attaque. Leur situation précaire peut déclencher une certaine hostilité envers une telle aire protégée.

        Toutefois, à l’opposé, lorsqu’une région peuplée est menacée par des activités militaires, les populations locales pourront trouver refuge dans un habitat naturel. Au Rwanda, par exemple, des milliers de personnes se sont réfugiées dans les montagnes des Virunga tandis que des milices composées d’extrémistes parcouraient la partie nord-ouest du pays (African Rights, 1998). Dans ce cas, le Parc national des Volcans a joué un rôle nettement positif pour les populations locales.

      15. Pauvreté et conditions socio-économiques
      16. Les conflits armés et les nombreux problèmes connexes qui en découlent ont toujours un effet néfaste sur les conditions de vie des populations humaines. Outre les menaces qui pèsent sur la sécurité individuelle, les conditions socio-économiques locales risquent d’être sérieusement affectées. La guerre restreint les déplacements humains. Fait à noter, elle restreint aussi l’accès aux ressources agricoles et au commerce normal. De telles conditions contraignent les populations à une autonomie forcée. Cela augmente d’autant la pression exercée sur les ressources locales, alors que les populations partent en quête de terres agricoles sûres et exploitent directement les ressources naturelles. Les habitats naturels, s’il en est, se transforment alors en bouées de sauvetage pour les populations faisant face à une situation précaire. Il va de soi qu’un tel impact peut être perçu comme négatif puisqu’il accroît la pression exercée par l’homme sur les ressources naturelles. Il peut cependant être perçu de manière positive puisque les ressources naturelles servent à sauver des vies humaines. En Angola, par exemple, plusieurs régions rurales ont pu échapper à la famine en se repliant sur la faune locale pour assurer leur subsistance. Il semblerait que la viande de brousse ait satisfait environ 70 pour-cent des besoins protéiques des populations de cette région à l’apogée de la guerre. Certains auteurs affirment que ces situations de dernier recours offriraient des avantages à long terme puisque les résidents locaux en viennent à apprécier à leur juste valeur les ressources naturelles (Anstey, 1993).

      17. Prolifération des armes à feu
      18. L’éclosion et la continuation d’un conflit armé dans une région, particulièrement lorsqu’il s’agit d’une guerre civile impliquant plusieurs factions armées, se traduisent souvent par la mise en circulation d’une quantité considérable d’armes à feu dont la plupart sont des armes automatiques. Les armes deviennent alors plus répandues et par conséquent moins chères. Selon certaines évaluations, on recensait au Rwanda en 1994 un Kalishnikov pour chaque bicyclette. Le coût d’un Kalishnikov était d’environ 60 $ U.S et une grenade à main était moins chère qu’un kilo de sucre. En 1995, au Burundi, une grenade à main se vendait entre 3 et 7 dollars, soit moins que le coût d’un ananas (Adam, 1997). La vente d’armes était alimentée par un vaste commerce illégal provenant de sources diverses dont activistes, braconniers professionnels et bandits caractérisés. Dans plusieurs régions d’Afrique, la grande disponibilité d’armes automatiques entraîna une flambée du braconnage perpétré par des groupes armés et organisés. Certaines espèces, dont l’éléphant et le rhinocéros, ont subi des pertes énormes. Ce type de braconnage est directement lié à l’éclosion de conflits armés sur le continent (Douglas-Hamilton, 1983 ; Martin & Hillman Smith, 1999).

        Avant 1990, les braconniers de la région des volcans Virunga utilisaient des techniques traditionnelles ou semi-traditionnelles telles que filets, lances, arcs et plus particulièrement des pièges. L’éclosion de la guerre dans la région se traduisit cependant par la mise en circulation libre d’une quantité considérable d’armes automatiques. En l’espace de dix ans, les méthodes de braconnage ont progressivement fait appel à ce type d’armes, particulièrement dans la région congolaise des Virunga (Wathaut, 1996).

      19. Propagation des maladies
      20. Le risque de transmission de maladies des animaux domestiques ou des humains à la faune sauvage a été abordé précédemment dans la discussion concernant les activités polluantes entreprises par les différentes catégories d’intervenants.

        La présence de bétail domestique dans les habitats naturels, souvent associée aux mouvements de masse des populations en situation d’urgence, peut avoir un impact qui dépasse largement les effets du surpâturage, du piétinement de la végétation et de la concurrence écologique avec les ongulés sauvages. Le bétail domestique et leurs propriétaires humains présentent aussi un risque de transmission de maladies aux animaux sauvages. Des affections telles que la maladie du charbon, la maladie de Carré et la tuberculose bovine peuvent être transmises aux animaux sauvages avec des conséquences souvent disproportionnées (AWF, 1999 ; Bergeron, 1996 ; Kock, 1996).

         

      21. Changements au niveau de l’utilisation des terres et des habitations humaines
      22. Les changements au niveau de l’utilisation des terres et des habitations humaines sont liés aux contraintes de sécurité et aux conditions socio-économiques générales. Dans certains cas, ces changements peuvent s’avérer particulièrement importants. Les populations locales tentent de s’adapter à ces contraintes, parfois en se regroupant si le modèle initial d’habitation est dispersé et parfois en se dispersant si les îlots d’habitations ou de populations présentent un risque supplémentaire en matière de sécurité et de survie. Au Rwanda, la fin du génocide donna lieu à un processus de « sédentarisation en villages ». Dans certains endroits, cette politique imidugudu fut appliquée sous forme d’initiative planifiée avec des résultats probants. Certains auteurs ont cependant identifié d’autres emplacements pour lesquels la préparation à ce processus fut relativement inadéquate et se révéla une source potentielle d’effets néfastes sur le plan sociologique, économique et environnemental (Hilhorst & van Leeuwen, 1999).

      23. Effets positifs des conflits armés sur la biodiversité

Les effets des conflits armés sur l’environnement ne sont pas toujours négatifs. Dans certains cas, la guerre a eu des effets positifs. Les événements qui se sont déroulés dans la zone démilitarisée entre les deux Corée est un des exemples les mieux connus. Cette zone qui mesure 240 kilomètres de long par 4 kilomètres de large était à l’origine une zone inoccupée avant de devenir un véritable sanctuaire et donc un habitat qui bénéficia nettement des tensions militaires régionales (McNeeley, 2000).

En Afrique subsaharienne, les mines terrestres semblent vouées à jouer un rôle prépondérant à titre de protectrices involontaires. Cela est notamment le cas dans des pays tels l’Angola et le Mozambique. Selon Frojan et Volger (Frojan & Volger, 1999), les opérations de déminage qui s’y sont déroulées ont été plus néfastes pour la biodiversité que si les mines avaient été laissées en place puisque les opérations de déminage ont donné le libre accès à de vastes zones jusque là demeurées sauvages. De même, certains auteurs affirment que la guerre a dans une certaine mesure empêché l’exploitation à outrance des ressources naturelles en provoquant une paralysie économique (Anstey, 1993).

Fairhead et Leach (1995, dans McNeeley, 2000) font remarquer que certaines parties de la région de Ziama en Guinée, qui comporte une importante réserve de la biosphère, firent l’objet d’un reboisement suite à une série de guerres dans la région entre 1870 et 1910. La guerre ethnique et les luttes contre les armées coloniales françaises qui eurent lieu par la suite dans le cadre de ces conflits entraînèrent un exode et un déclin économique qui permirent à la forêt de coloniser à nouveau les champs abandonnés.

Bien que l’on doive admettre que les conflits armés peuvent bel et bien provoquer l’isolement d’un certain nombre d’aires naturelles vulnérables sur le plan écologique, il convient de se rappeler que dans la majorité des cas, les effets néfastes de telles conditions l’emportent largement sur les effets positifs.

  1. Solutions aux effets des conflits armés sur la biodiversité
  2. Les divers types d’effets susceptibles d’avoir un impact sur la biodiversité en temps de conflit armé ont été décrits dans la section précédente. Mais quelles sont les réponses et les solutions envisageables pour réduire, voire même empêcher, de tels effets ? Un fait demeure : compte tenu du fait que les factions armées, particulièrement dans un contexte de guerre civile, tendent à ignorer les règles de la guerre lors de l’éruption des combats, peu d’importance est accordée à la vie des civils lorsque éclate la guerre, et ce même dans le cas de guerres civiles, et les préoccupations environnementales ne mériteront certes pas davantage de considération que les vies humaines. Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit acceptable d’adopter une attitude pessimiste et défaitiste lorsque la guerre éclate. Nous devons reconnaître la complexité des enjeux auxquels nous sommes confrontés. Nul ne devrait croire qu’il existe un remède universel pour redresser de telles situations chaotiques et précaires.

    Plusieurs catégories de mesures éventuelles peuvent être identifiées pour simplifier la question. Les mesures qui appartiennent à la catégorie « prévention et préparation » font appel à une approche proactive en termes de législation ou de préparation d’avant crise. Par comparaison, la catégorie « atténuation » comporte des mesures axées sur l’atténuation des impacts ou des conséquences suite à l’éclosion d’un conflit ou d’une crise. La dernière catégorie est composée de mesures « d’après crise » axées sur le relèvement une fois la situation d’urgence terminée.

    1. Prévention/préparation
      1. Aspects juridiques

Il existe de nombreux outils juridiques qui peuvent s’avérer utiles pour réduire au minimum ou empêcher les impacts négatifs. Certains d’entre eux se rapportent aux activités des factions belliqueuses et à leurs contraintes tandis que d’autres intéressent les questions associées à la conservation des ressources naturelles et de la biodiversité.

Outils du droit international afférents aux conflits armés et à l’environnement

La Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication et du stockage des armes bactériologiques ou à toxines interdit le développement ou la possession de ces armes biologiques. Signée à Londres, Moscou et Washington le 10 avril 1972, elle comporte également une mesure sur le désarmement à l’effet que les signataires doivent détruire les agents dangereux ou les convertir à des fins pacifiques (Westing, 1991).

Conventions afférentes à la conservation et à la protection de l’environnement

Convention du patrimoine mondial

Le patrimoine culturel et naturel représente une partie des avoirs inestimables et irremplaçables non pas d’une nation mais de l’humanité entière. La perte d’un de ces éléments de valeur intrinsèque, pour cause de détérioration ou d’extinction, porte atteinte au patrimoine mondial. Confrontés à des menaces croissantes de toute part, ces éléments méritent une protection particulière. Les états membres de l’UNESCO ont adopté en 1972, dans le cadre d’une conférence générale, la Convention pour la protection du patrimoine mondial culturel et naturel dans le but de s’attaquer à cette situation critique et d’identifier, d’évaluer, de protéger et de conserver notre patrimoine mondial irremplaçable. Cette convention réunit les programmes nationaux de protection du patrimoine national et prévoit l’établissement du Comité du patrimoine mondial et du Fonds du patrimoine mondial. Le Fonds et le Comité ont été mis sur pied en 1976 (UNESCO, 1996). En principe, le concept même de patrimoine mondial établit un lien entre les pays où sont situés les sites (dont plusieurs en Afrique) et les autres pays signataires de la convention.

Le Comité a également mis sur pied un mécanisme de mise en évidence des sites qui sont confrontés à des menaces particulièrement graves, soit la Liste des sites du patrimoine mondial en danger. La classification établie par cette liste repose sur de multiples mécanismes y compris l’obligation pour le pays membre où le site est situé de soumettre un programme d’activités correctives pour s’attaquer aux menaces (Thorsell, 1992). Ce mécanisme, conçu en partie à titre d’alerte avancée en cas de crise, se heurte parfois à la lenteur et à la lourdeur des procédures des Nations Unies.

Il est étonnant de constater qu’une étude effectuée en 1991 par l’UICN, à la demande de l’UNESCO, n’identifiait aucun site du patrimoine mondial comme étant menacé par des activités militaires ou par des déplacements massifs de populations (Paine, 1992). Depuis, la situation a évolué rapidement. Le Parc national des Virunga (en République démocratique du Congo) fut le premier site inscrit sur la liste critique en raison d’un conflit armé et d’une crise de réfugiés en 1994 (UNESCO, 1995). Plusieurs autres sites se sont depuis ajoutés à la liste, incluant les quatre autres sites du Patrimoine mondial situés en RDC, chacun ayant été touché par les dissensions et les crises survenues dans la région.

Il faut cependant reconnaître que la Convention du patrimoine mondial n’a pas toujours rempli sa mission au niveau international. Bien que les ressources financières à la disposition de l’UNESCO aient été insuffisantes au point de vue technique et matériel pour protéger de manière adéquate les sites menacés, cette institution aurait souvent pu jouer un rôle plus déterminant, tant sur le plan politique que diplomatique. Fait à noter, la situation a récemment évolué. L’UNESCO a su, en collaboration avec diverses parties intéressées au niveau local (ONG de conservation, agences de coopération technique et institutions nationales), mobiliser la Fondation privée des Nations Unies afin qu’elle s’implique massivement dans les sites du Patrimoine mondial situés en RDC. Basée sur un programme quadriennal, cette intervention devrait permettre de sauvegarder les cinq aires protégées gravement menacées (UNESCO, 2000b). L’intervention débutera par une aide d’urgence à différents niveaux, y compris au niveau de la rémunération du personnel, de l’achat de matériel, de renforcement de la capacité et des relations avec la communauté. Le programme comportera également un volet diplomatique qui s’efforcera de sensibiliser l’ensemble des factions belliqueuses quant à l’importance de la conservation au sein de la région (UNESCO, 1999).

Dans l’ensemble, l’UNESCO n’a pas toujours été en mesure de fournir aux sites du patrimoine mondial, plus particulièrement à ceux menacés, un soutien continu et fiable. Il ne faudrait cependant pas sous-estimer le pouvoir que revêt l’étiquette prestigieuse de « site du Patrimoine Mondial », un outil précieux pour ceux qui tentent d’obtenir un soutien auprès de donateurs.

Mesures législatives afférentes à la protection de l’environnement en situation de conflit armé

En 1991, l’UICN consulta un groupe d’experts en droit international dans le but d’obtenir des conseils sur les dispositions juridiques afférentes à la protection de l’environnement en temps de guerre. Les recommandations émises par le groupe d’experts visaient essentiellement deux secteurs : premièrement, l’accroissement de l’efficacité des mécanismes existants du droit international et, deuxièmement, la mise en place de mécanismes et de lois pour la protection de l’environnement en temps de conflit armé. Pour réaliser ces objectifs, le groupe d’experts détermina une série de mesures jugées souhaitables et réalistes parmi lesquelles figuraient l’établissement d’un système de planification d’urgence, la création et la mise à jour de base de données sur les aires protégées, sur les aires riches en biodiversité et sur les véritables menaces qui pourraient peser sur ces aires ainsi que la délimitation des responsabilités internationales envers l’environnement (UICN, 1991).

Un des résultats de cette démarche fut l’élaboration en 1995 du Projet de convention sur l’interdiction de se livrer à des activités militaires hostiles dans les aires internationales protégées (UICN, 1995). Ce document rédigé par le Conseil international du droit sur l’environnement de l’UICN fut adopté par le Congrès mondial de la conservation en 1997. Ce document étant rédigé sous forme de projet, il continue à faire l’objet de débats et les consultations relatives au projet de convention se poursuivent (Shine, 1997). Ce document officialise le rôle que doivent jouer les Nations Unies dans la protection de sites culturels et naturels d’importance en établissant des procédures qui devraient permettre au Conseil de sécurité des Nations Unies d’identifier de façon ponctuelle les sites qui justifient l’application de mesures de protection spécifiques. Bien que certaines situations reliées à des conflits armés ne requièrent pas l’intervention des Nations Unies, ce projet de convention faciliterait la désignation de certains sites comme zones démilitarisées. Le fait que le projet de convention identifie des sites « d’importance internationale » et qu’il s’applique aussi bien aux conflits internationaux qu’aux conflits intérieurs est un autre aspect intéressant de ce projet. Les critères d’identification de ces sites d’importance internationale sont établis en fonction des outils existants, tels que la Convention du patrimoine mondial, la Convention de Ramsar, le réseau de réserves de la biosphère et la liste des aires protégées des Nations Unies (UICN, 1995).

Le Projet de code pour la protection des aires protégées transfrontalières en temps de paix ou de conflit armé constitue un autre outil potentiel intéressant. Un accord de ce genre fut initialement proposé en septembre 1997 dans le cadre de la Conférence sur les aires protégées transfrontalières en tant que véhicules de la coopération internationale, tenue à Cape Town, en Afrique du Sud (UICN, 1997). Un an plus tard, l’UICN intégrait ce concept dans un projet de code (UICN, 1998). Le projet de code s’applique aux pays contigus sous sa forme actuelle ou comme base de discussions en vue de l’élaboration d’un code interne similaire reflétant les besoins respectifs de chaque pays. Outre les dispositions relatives au développement de grands ensembles d’aires protégées transfrontalières, certaines parties du code traitent des situations de conflit armé. La Partie 5 (« Mesures afférentes aux activités militaires ») contient une série d’articles pertinents. À titre d’exemple, le code prévoit à l’intention des gouvernements et des forces armées des directives pour la limitation des impacts des conflits armés sur les aires protégées transfrontalières. Le projet de code réclame également que les aires protégées dont la situation est jugée hautement prioritaire se voient octroyées le statut de zone démilitarisée, telle que définie et cataloguée par les outils du droit international tels que la Convention du patrimoine mondial, la Convention de Ramsar et le Programme sur l’homme et la biosphère (UICN, 1998). Bien que le projet de code traite des différents aspects de la menace que constituent les conflits armés pour l’environnement, il ne s’agit pas d’une convention liant les parties. Il s’agit simplement d’une série de directives dont l’application demeure à la discrétion de chaque signataire. Cet outil n’en offre pas moins une structure cohérente pour l’établissement d’aires protégées transfrontalières et joue en cela un rôle crucial.

      1. Coopération régionale
      2. La coopération régionale n’est peut-être pas une panacée en termes de diplomatie mais elle constitue cependant un outil potentiel de paix entre les nations (Blake, 1997). Bien que les aires protégées transfrontalières existent depuis les années trente, le concept d’aire protégée transfrontalière a beaucoup évolué depuis 1990. Une attention particulière doit être accordée à la coopération et à la collaboration entre pays contigus dans le but non seulement d’assurer une gestion et une conservation efficaces de ces aires protégées mais aussi de faciliter le dialogue et de promouvoir la paix (Thorsell, 1990). Le parc transfrontalier de Kgalagadi, établi entre l’Afrique du Sud et le Botswana en 1999, est non seulement le premier parc transfrontalier africain mais aussi le premier d’une série de parcs envisagés en Afrique australe (Service de la faune et des parcs nationaux du Botswana, 1999 ; Getaway, 1999).

        En outre, la gestion transfrontalière des ressources naturelles fait l’objet d’un projet distinct au sein du Biodiversity Support Program.

      3. Développement institutionnel
      4. Il est souvent question de la faiblesse de la plupart des institutions chargées de la conservation de la biodiversité et des aires protégées en Afrique subsaharienne. Par trop souvent, les gouvernements africains marginalisent le secteur de la conservation en le privant de ressources financières et humaines et en affaiblissant ses institutions. Cette tendance n’est pas propre au continent africain ; de fait, il s’agit d’une réalité mondiale. (Margules & Pressey, 2000). L’Afrique a fait des progrès notoires au cours des dernières années (Bensted-Smith & Cobb, 1995), mais des efforts supplémentaires doivent encore être déployés dans le domaine du développement institutionnel.

        Tel que mentionné dans la section sur les impacts, les situations d’urgence ont une incidence sur les capacités institutionnellnstitutionnel

        Il est souvent question de la faiblesse de la plupart des institutions chargées de la conservation de la biodiversité et des aires protégées en Afrique subsaharienne. Par trop souvent, les gouvernements africains marginalisent le secteur de la conservation en le privant de ressources financières et humaines et en affaiblissant ses institutions. Cette tendance n’est pas propre au continent africain ; de fait, il s’agit d’une réalité mondiale. (Margules & Pressey, 2000). L’Afrique a fait des progrès notoires au cours des dernières années (Bensted-Smith & Cobb, 1995), mais des efforts supplémentaires doivent encore être déployés dans le domaine du développement institutionnel.

        Tel que mentionné dans la section sur les impacts, les situations d’urgence ont une incidence sur les capacités institutionnelles, notamment en réduisant les revenus touristiques. Les situations d’urgence causent également des préjudices financiers puisque l’aide extérieure est souvent interrompue en temps d’incertitude au niveau de la sécurité. Lorsque la crise se produit, les agents des institutions nationales se retrouvent ainsi privés des ressources essentielles et l’efficacité de leurs activités en subit les conséquences. Cela est d’autant plus vrai lorsque leurs capacités étaient à l’origine limitées. La meilleure approche pour faire front à de telles crises consiste à s’atteler à la préparation en période de stabilité, notamment en accroissant la capacité de ces agents par l’entremise de programmes de formation et de développement des ressources humaines. À cet égard, une attention particulière doit être accordée aux agents intermédiaires et subalternes de ces institutions puisque c’est cette catégorie de personnel qui devra faire face aux effets de la guerre et autres crises environnementales (Plumptre, 2000).

      5. Préparation aux situations d’urgence
      6. Au cours des dernières années, un certain nombre de séminaires et de rencontres internationales ont abordé le sujet de la préparation aux situations d’urgence (Green Cross, Royaume-Uni, 1999) et quelques recommandations ont été émises au niveau mondial, notamment en ce qui a trait à la mise en place d’un système d’alerte avancée (UICN, 1997). Toutefois, à ce jour aucun système global semblable n’a encore été mis en place

        Les systèmes existants d’alerte avancée en cas de conflit armé ou de catastrophe humanitaire ne répondent pas toujours aux besoins actuels. Il y a encore beaucoup à faire au niveau de la mise en place de mécanismes fiables et rapides (Doom & Vlassenroot, 1997).

        La préparation aux situations d’urgence peut toutefois se faire par des voies autres que les mécanismes de détection précoce, comme en témoignent les paragraphes ci-dessous.

      7. Directives organisationnelles internes
      8. L’élaboration de directives propres à chaque organisation constitue une excellente façon de se préparer aux situations d’urgence. Cela s’applique tout particulièrement aux organisations humanitaires. Les organismes qui développent de tels mécanismes en matière d’environnement pourront mieux limiter les effets négatifs de leurs interventions sur la biodiversité. À titre d’exemple, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a élaboré des directives visant à promouvoir le respect de l’environnement au cours d’opérations concernant les réfugiés (HCR, 1996). Toutefois, la simple existence d’un tel document ne suffit pas, surtout au sein d’organisations aussi vastes que le HCR. Les organismes d’aide doivent diffuser ces directives par le biais d’une campagne intense de sensibilisation et de formation s’ils veulent atteindre un maximum d’agents et de partenaires (Kalpers & Lanjouw, 1999 ; HCR, 1998a). Il est également impératif de développer et de renforcer ces mécanismes de façon continue avant que ne surviennent des situations d’urgence.

      9. Systèmes d’information géographique et télédétection

Grâce aux techniques modernes de numérisation des données géographiques et à l’utilisation de l’imagerie par satellite, les gestionnaires modernes ont à leur disposition deux outils précieux : SIG et télédétection.

Les systèmes d’information géographique (SIG) basés sur des programmes informatiques spécialisés servent à assembler des catalogues de cartes qui contiennent des données sur l’environnement et la biodiversité (Aspinall, 1995). La technologie SIG permet dorénavant de prévoir quelles seront les aires naturelles les plus vulnérables en situation d’urgence. Lors d’une crise de réfugiés, par exemple, le SIG pourra fournir aux officiels responsables des opérations humanitaires des directives relatives à l’emplacement et au fonctionnement des camps de réfugiés. Le HCR a mis sur pied un service interne chargé de cataloguer et d’analyser les données géographiques afin que celles-ci puissent être utilisées pour la planification des activités et de la logistique ainsi que pour gérer l’environnement (Bouchardy, 1995). Un tel système constitue un outil précieux non seulement pour prévenir les dommages éventuels causés par les opérations concernant les réfugiés mais aussi pour surveiller l’impact de ces opérations une fois que celles-ci ont été lancées. Le SIG peut aussi servir à cataloguer les ressources naturelles telles que l’approvisionnement en bois d’œuvre, l’eau et la faune ainsi qu’à surveiller l’évolution des pressions exercées par les populations de réfugiés (Blondel, 1998).

La télédétection est un autre outil relié à l’utilisation du SIG. Cette technologie repose avant tout sur l’imagerie par satellite. Bien que les vérifications au sol et l’étalonnage demeurent indispensables, la télédétection permet la surveillance à distance de l’impact des situations d’urgence et en particulier des opérations concernant les réfugiés. L’ampleur, l’intensité et le taux de déforestation provoqué par les réfugiés et les populations déplacées sont les paramètres les plus souvent étudiés dans le cadre de cette méthode (Henquin & Blondel, 1996). La télédétection est une méthode rapide et d’utilisation facile. Elle est cependant onéreuse et ne permet pas à ses utilisateurs de surveiller les autres impacts tels que les effets du braconnage et la présence de mines terrestres.

    1. Atténuation des impacts en temps de conflit armé
    2. Il est impératif qu’un certain nombre de mesures atténuantes soient mises en place et qu’elles soient prêtes à être appliquées dès l’éclosion d’une crise. Ces mesures dépendront en grande partie des phases de prévention et de préparation

      1. Approvisionnement en combustible
      2. Tel que mentionné précédemment, les besoins énergétiques des réfugiés et des personnes déplacées augmentent énormément en temps de crise et les risques d’effets négatifs augmentent aussi de manière substantielle. La mesure traditionnelle la plus logique consiste à assurer un approvisionnement de bois à brûler. Les agences humanitaires sur le terrain se chargent en général d’organiser cette tâche ; le bois à brûler provient le plus souvent de plantations d’espèces exotiques telles qu’eucalyptus, pins et cyprès. L’approvisionnement d’urgence peut aussi inclure des espèces indigènes provenant de forêts qui ont été exploitées ou non auparavant (Blondel, 1996).

        Assurer l’approvisionnement en bois à brûler est une démarche fort coûteuse. Certains programmes environnementaux ont consacré des sommes astronomiques à cette activité. À titre d’exemple, pendant la crise de réfugiés au Rwanda, le budget alloué en RDC pour l’approvisionnement en bois à brûler s’éleva annuellement à 7 $ U.S. par réfugié ce qui représente une enveloppe annuelle d’environ 5 000 000 $ U.S. pour la population entière de réfugiés. Qui plus est, ce budget ne couvrait qu’un tiers des besoins totaux de bois à brûler (Leusch, 1995) !

        Hormis le coût financier de telles opérations, le principe même d’approvisionnement de bois à brûler dans les camps de réfugiés prête à controverse. De nombreux experts affirment que fournir aux réfugiés la totalité de leurs besoins énergétiques aura inéluctablement des effets néfastes. Fait paradoxal, il fut souvent constaté que la disponibilité progressive de bois à brûler entraînait une hausse de la demande (HCR et al., 1996). Par surcroît, lorsque les livraisons de bois à brûler faisaient l’objet d’un rationnement, la pénurie relative qui s’ensuivait favorisait l’application de mesures d’économie d’énergie au sein des populations cibles (Owen, 1996). De ce constat est née une stratégie parallèle visant à ne pas faire du bois à brûler une marchandise gratuite. L’on attribuera plutôt au bois une valeur symbolique ; pour se procurer du bois, les réfugiés paieront parfois en argent mais aussi le plus souvent en effectuant un travail associé d’une manière ou d’une autre à l’obtention de cette ressource. Dans certaines situations, par exemple, les réfugiés couperont et transporteront le bois eux-mêmes. Dans d’autres circonstances, ils travailleront à des projets collectifs tels que l’entretien des pépinières ou le reboisement (HCR, 1998c).

      3. Techniques d’économie d’énergie
      4. Ce sujet couvre une variété de mesures qui sont particulièrement importantes puisque le succès des autres mesures, telles que l’approvisionnement en bois à brûler et la gestion contrôlée de la coupe, dépend de ces mesures initiales. Il faut cependant établir une distinction entre les dispositifs technologiques et les pratiques d’économie d’énergie.

        La distribution de fourneaux de cuisine améliorés dans les camps de réfugiés et de PDIP fait l’objet d’un vif débat au sein de la communauté des organismes humanitaires et environnementaux. Les avantages de ce type d’appareil ont maintes fois été surestimés et les économies d’énergie en découlant n’ont pas toujours été probantes (HCR, 1998b). Les faits démontrent que l’introduction de fourneaux de cuisine améliorés doit être assujettie à un certain nombre de conditions si l’on veut obtenir des résultats significatifs. Tout d’abord, les gens doivent être confrontés à une pénurie de combustible (dans le cas présent, de bois à brûler) pour éventuellement consentir à adopter des techniques d’économie d’énergie. Le principe qui s’applique ici est le même que celui mentionné précédemment c’est-à-dire qu’il est sans doute à déconseiller de fournir aux camps de réfugiés 100 pour-cent de leurs besoins énergétiques. Deuxièmement, les fourneaux ne devraient pas être distribués gratuitement. Ils devraient plutôt être « vendus » aux réfugiés en échange de travail, la seule chose qu’ils sont en mesure d’offrir (Accion contra el Hambre, 1999 ; Hoerz, 1999). Idéalement, les programmes de formation devraient être structurés de façon à enseigner aux réfugiés comment fabriquer eux-mêmes des fourneaux de cuisine. Troisièmement, il importe d’utiliser des matériaux locaux ou des matériaux disponibles au niveau local pour réduire les coûts de production et faire en sorte que ces appareils soient à la portée de tous. Par conséquent, il faut dès le départ que les méthodes de fabrication et de distribution de ces appareils soient adaptées aux conditions locales. Enfin, les populations appelées à utiliser ces fourneaux de cuisine améliorés devraient faire l’objet d’une supervision adéquate quant à leur utilisation.

        Une fois l’ensemble de ces conditions rempli, des économies d’énergie de l’ordre de 20 à 30 pour-cent pourront être réalisées par rapport aux techniques de cuisson à feu ouvert.

        Il faut toutefois éviter de se concentrer uniquement sur ce type de solutions technologiques. Un véritable programme d’économie d’énergie devra porter attention non seulement aux appareils thermiques mais aussi à la gamme complète des mesures à la disposition des réfugiés et des personnes déplacées. Plusieurs auteurs sont persuadés que les pratiques d’économie d’énergie ont un impact beaucoup plus considérable que la simple utilisation de fourneaux de cuisine améliorés (Owen, 1996 ; HCR, 1998b). Les pratiques d’économie d’énergie les plus souvent recommandées sont les suivantes : séchage et coupe du bois ; contrôle précis du feu et de l’apport d’air : cuisson à feu doux plutôt qu’ébullition intense ; éteindre le feu dès que la cuisson est terminée ; trempage des ingrédients fermes ou coriaces ; et couvrir les marmites à l’aide de couvercles.

        Une autre mesure susceptible d’entraîner des économies d’énergie substantielles consiste à mettre sur pied des cuisines collectives à l’intérieur des camps de réfugiés ou de personnes déplacées. Toutefois, cette méthode se heurte souvent à des obstacles culturels importants. Dans la pratique, cette méthode ne peut être appliquée que dans des conditions bien précises telles que celles associées aux camps de transition, aux hôpitaux et aux écoles. La cuisson en cuisine collective peut néanmoins entraîner des économies d’énergie atteignant jusqu’à 80 pour-cent de la consommation par habitant de bois à brûler (HCR, 1998c).

        Il existe des alternatives au bois à brûler, mais celles-ci s’avèrent souvent trop onéreuses (l’approvisionnement en kérosène et en réchauds appropriés par exemple) ou trop difficiles et encombrantes à réaliser (fabrication de briquettes de tourbe ou de biogaz). La cuisson solaire a été mise à l’essai comme autre source énergétique dans certaines conditions et dans les régions semi-arides. Les résultats de ces expériences sont toutefois discutables. La cuisson solaire ne saurait être perçue comme le remède à tous les maux (Umlas, 1996). Cette technique, lorsque praticable, ne devrait être perçue que comme un complément aux autres mesures mentionnées précédemment.

      5. Gestion contrôlée de la coupe de bois
      6. La gestion contrôlée des activités d’exploitation forestière (c’est-à-dire de l’abattage des arbres sur pied) est parfois envisagée dans le contexte de l’approvisionnement en bois à brûler, particulièrement lorsque des ressources aussi précieuses que celles des aires protégées sont gravement menacées par la déforestation. En général, cette démarche est entreprise d’un commun accord avec les services forestiers chargés d’identifier les aires, les espèces et les arbres individuels qui seront abattus.

        De telles mesures furent proposées lors de la crise de réfugiés qui toucha le parc national des Virunga en RDC. Un programme d’abattage contrôlé de certains arbres à l’intérieur des limites du parc fut même proposé à un moment donné (Delvingt, 1994) mais aucune suite ne fut donnée à cette recommandation. Une autre étude examina la possibilité de « sacrifier » certaines forêts naturelles situées à une soixantaine de milles du parc afin d’approvisionner les camps en bois à brûler (Blondel, 1996), mais les pressions exercées pour procéder à la coupe de ces forêts s’évanouirent dès que les réfugiés eurent rapidement abandonné les camps pour échapper au déclenchement de nouveaux combats.

        Lorsque qu’un grand nombre de réfugiés rwandais atteignit la région de Ngara en Tanzanie, en 1994, plusieurs mesures de protection furent mises en place dont le marquage de certains arbres pour les exclure officiellement de l’exploitation forestière. Il fallut cependant former un personnel spécialisé et lancer une campagne de sensibilisation auprès des populations de réfugiés pour appuyer cette initiative (Owen & Ruzicka, 1997).

      7. Reboisement
      8. Il est impératif de lancer un programme de reboisement parallèlement à l’application des autres mesures prévues pour atténuer les effets de la crise longtemps avant la fin de toute crise qui s’accompagne d’une déforestation substantielle et longtemps avant le début de la phase de réhabilitation. La durée indéterminée représente un aspect important de ce type de crise. Personne ne peut prévoir combien de temps les réfugiés ou les personnes déplacées resteront dans la région et, compte tenu des pressions accrues exercées par les réfugiés, les populations locales risquent de devoir faire face à des pénuries de ressources naturelles telles que le bois à brûler et le bois d’œuvre. Les programmes de reboisement devraient se dérouler de manière coordonnée et faire appel à l’ensemble des intervenants. Une attention particulière devrait être accordée au développement de la responsabilisation des organismes officiels (par exemple les services forestiers et les dirigeants locaux) de manière à assurer la durabilité de ce type d’initiatives. Les organismes humanitaires sont souvent appelés à fournir un soutien technique et logistique comme ce fut le cas dans le cadre des programmes de reboisement appliqués en Tanzanie (HCR, 1998d).

        Ailleurs, des programmes d’indemnisation pour le reboisement pourront être élaborés dans le but de rétablir au profit des populations locales les ressources forestières utilisées par les réfugiés ou les personnes déplacées, comme ce fut le cas au Malawi (HCR, 1998f).

      9. Soutien direct aux organismes chargés de la protection des aires protégées et au secteur forestier
      10. En Tanzanie, le HCR recruta et employa directement des gardes forestiers pour travailler à l’intérieur et en bordure des camps de réfugiés. Leur travail consistait à empêcher l’abattage d’arbres vivants et à diriger les groupes de réfugiés vers les secteurs contenant du bois mort. Les communautés locales collaborèrent pleinement à ce programme (HCR, 1998d). Les services forestiers bénéficièrent également du soutien institutionnel du HCR sous forme de matériel, de moyens de transport et de fonds d’exploitation.

        Le soutien institutionnel direct peut aussi impliquer le soutien financier et matériel aux organismes responsables des aires protégées touchées par la présence de camps de réfugiés. Ainsi, au cours de la crise de réfugiés dans la région de Goma, plusieurs camps de réfugiés ont surgi en bordure des aires protégées transfrontalières. Plusieurs des activités auxquelles se sont livrés les réfugiés ont gravement menacé l’environnement du parc national des Virunga. Quelques organisations internationales, dont le HCR, l’Agence allemande de coopération (GTZ) et l’Union européenne, ont directement soutenu l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature dans le Parc (Languy, 1995).

        Le soutien direct est particulièrement important car il fournit les outils nécessaires à des institutions qui, dans bien des cas, sont déjà affaiblies avant le déclenchement de la crise, notamment au niveau de la surveillance, de la protection et de la sensibilisation.

      11. Formation
      12. La formation est une composante fondamentale des mesures d’atténuation et s’applique à chacune d’entre elles. La formation peut être donnée avant ou pendant une crise dans le but de promouvoir la préparation ou de combler certaines lacunes identifiées en cours de route. Du point de vue schématique, les activités de formation visent essentiellement deux groupes : les gestionnaires et les officiels des organismes humanitaires et les populations qui ont un impact direct sur l’environnement (c.-à-d. les populations locales, de réfugiés ou de personnes déplacées).

        Conscientes des effets néfastes et potentiels sur l’environnement de leurs propres opérations, certaines organisations humanitaires ont élaboré des programmes de formation et rédigé des manuels destinés à leurs agents sur le terrain. Ces outils permettent aux agents sur le terrain de mieux comprendre les mécanismes à l’origine des impacts environnementaux et, par conséquent, de prendre les mesures appropriées pour prévenir ou limiter ces impacts. À titre d’exemple, le HCR lançait en 1995 un vaste programme dans ce domaine en organisant des séminaires de formation destinés non seulement à ses propres agents sur le terrain mais aussi aux représentants des organisations partenaires (UNHCR, 1998a). Fait digne de remarque, la principale motivation à l’origine de ce type d’initiative n’est pas la protection de l’environnement ou la conservation de la biodiversité mais plutôt la menace qui pèse sur un principe humanitaire. Lorsque les réfugiés détruisent les ressources naturelles du pays hôte, ils risquent de se voir rejetés par la population hôte et de perdre leur droit d’asile (HCR, 1999).

        Les populations qui ont un impact sur l’environnement sont elles aussi ciblées par les programmes de formation. Dans ce cas, la formation peut porter sur un vaste nombre de sujets dont les techniques d’économie d’énergie, le développement de pépinières et le reboisement ainsi que la gestion des ressources naturelles (Accion contra el Hambre, 1999).

      13. Coordination et soutien apportée aux autres organisations
      14. Il a été établi dans la section traitant de l’impact d’une crise que le manque de coordination constitue un facteur négatif susceptible d’exacerber les effets directs de la crise sur l’environnement. À n’en pas douter, de telles circonstances s’accompagnent souvent de dédoublements, d’un manque de complémentarité voire même de contradictions au niveau des activités.

        Dans certaines situations, des efforts ont été déployés pour favoriser la coordination et s’attaquer à ce problème. À titre d’exemple, au cours de la première crise aiguë qui frappa la région de Goma en 1994, le HCR et l’Agence allemande de coopération technique (GTZ) mirent sur pied un bureau d’information pour l’environnement dans le but d’échanger des informations environnementales entre les diverses organisations œuvrant dans ce secteur (Delvingt, 1994). Cette initiative prit rapidement de l’expansion pour éventuellement aboutir à la formation d’un organisme de coordination doté d’un coordonnateur à l’environnement appuyé par le HCR (Leusch, 1995).

        Confrontés au même genre de problème au Malawi, plusieurs organisations environnementales se regroupèrent pour former le Groupe de coordination pour le redressement de l’environnement (CURE). Cet organisme, établi en tant que groupe de la Wildlife Society of Malawi, fut particulièrement actif lors de la présence au pays de réfugiés mozambicains et continua à coordonner les activités de relèvement après le départ des réfugiés (HCR, 1998f). Parmi ses membres figuraient des représentants des agences gouvernementales, d’ONG et des donateurs.

        Une autre manière de promouvoir la cohérence au sein des diverses initiatives en temps de crise ou lors de la phase subséquente de relèvement est d’obtenir un financement substantiel et de confier la mise en œuvre des programmes à des agences tierces, comme ce fut le cas à Goma de 1995 à 1997. Le HCR finança et coordonna un nombre considérable d’organisations locales et internationales ce qui lui permit d’assurer la complémentarité parmi les interventions prévues sur le terrain. À titre d’exemple, le HCR a contribué au financement du Programme international de conservation des gorilles dans le but de reconstituer les capacités de l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature qui est l’organisme officiel responsable du parc national des Virunga (Kalpers, 1998).

      15. Éducation et sensibilisation

      Lorsque des camps habités par des réfugiés ou par des personnes déplacées sont situés à proximité de ressources fragiles, telles que forêts naturelles et aires protégées, informer ces populations constitue une mesure de sensibilisation élémentaire. Cette information peut être diffusée en organisant des réunions ou en affichant des panneaux d’avertissement afin de clairement identifier les zones concernées. Des panneaux de ce genre furent ainsi affichés aux alentours de plusieurs camps en Tanzanie (HCR, 1998d) et en RDC durant la crise de réfugiés rwandais qui toucha la région de Goma (Wathaut, 1996).

      Un programme éducatif complexe, dont l’objectif premier était l’implication des réfugiés dans la résolution de leurs problèmes environnementaux, fut mis sur pied dans les camps de réfugiés du nord du Kenya. Ce programme vint enrichir les programmes scolaires à l’intérieur des camps grâce notamment à l’introduction de nouveaux manuels et de cours spécialisés. Un vaste éventail de mesures de sensibilisation, telles que sessions d’information, affiches et aides visuelles, fut élaboré afin de sensibiliser les adultes présents dans les camps kenyans. Ce programme favorisait également la collaboration avec les autres agences humanitaires locales afin de coordonner les activités dans ce secteur environnemental (HCR, 1998e).

      Les forces armées et la police étant les principaux intervenants en situation de conflit armé, des programmes particulièrement intensifs de sensibilisation doivent être élaborés pour les sensibiliser. En tant qu’entités susceptibles d’avoir un impact négatif direct sur la biodiversité, ces forces jouent un rôle prépondérant. En outre, elles sont souvent impliquées dans de nombreuses activités qui consomment ou détruisent des ressources naturelles. Elles sont notamment impliquées dans des opérations commerciales de déboisement et de braconnage à grande échelle, souvent avec la complicité de contrevenants civils (Pido, 1992). Par conséquent, il est impératif de développer des programmes de sensibilisation et d’éducation destinés aux forces armées. Cette catégorie d’intervenants pourrait fort bien devenir la meilleure alliée des organismes de conservation. Dans certains pays, dont le Venezuela, la protection des ressources naturelles et de la biodiversité est une des tâches fondamentales assignées aux forces armées (Guardia Nacional de Venezuela, 1992).

    3. Réhabilitation
    4. L’évaluation des dommages doit être la première étape du processus de réhabilitation. Cette étape peut être amorcée dès que la crise se termine ou qu’une trêve surgit. Cette activité peut cependant être assujettie à de nombreuses contraintes dont le manque de sécurité, un accès difficile et la présence de mines terrestres.

      Par définition, les programmes de réhabilitation doivent être mis en œuvre après le déclenchement d’une crise. Ils constituent véritablement une étape intermédiaire entre l’étape d’urgence et l’étape du développement. De tels programmes s’adressent aux populations locales qui ont été les plus directement touchées par les récents événements, soit au niveau du tissu socio-économique, soit au niveau des ressources naturelles et de l’environnement. L’étape de réhabilitation est on ne peut plus propice pour s’assurer de l’implication de ces populations. Par surcroît, un programme de réhabilitation parfaitement conçu permettra de jeter les assises du développement de futurs programmes. Par conséquent, il importe d’impliquer ici un nombre maximum d’intervenants, y compris de ministères gouvernementaux, de représentants des populations, d’agences de coopération technique et d’organisations non gouvernementales. Au Malawi, lorsque les réfugiés mozambicains ont regagné leur patrie, les mécanismes de consultation et de coordination furent institués dans le but d’assurer une réhabilitation coordonnée et harmonieuse de l’environnement (Kafakoma, 1996).

      Selon un projet développé au Mozambique après la signature de l’accord de paix en 1992, tout programme de réhabilitation devrait tenir compte des besoins futurs des populations locales et tenter d’y subvenir plutôt que de se concentrer uniquement sur des interventions axées sur la restauration de l’habitat. Dans cette optique, l’introduction de systèmes améliorés de gestion des forêts et des ressources de pâturage revêt une importance particulière si l’on veut stimuler la repousse (Fuelwood Crisis Consortium, 1994). La stratégie de réhabilitation du HCR est basée sur deux principes fondamentaux. D’abord admettre que la restauration d’un habitat à son état initial ne constitue peut-être pas la meilleure stratégie et qu’il serait préférable de réhabiliter l’environnement de manière avantageuse pour les communautés locales. Le deuxième principe de la stratégie de réhabilitation du HCR veut que la repousse naturelle représente la forme de réhabilitation la plus rentable (UNHCR, 1998c).

      1. Reboisement
      2. Très souvent, les programmes de réhabilitation élaborés à la suite d’une crise d’exode de réfugiés mettent l’accent sur la restauration des ressources forestières. Cette stratégie est d’exécution plutôt traditionnelle et les techniques spécifiques ne varieront que très peu d’une situation à une autre : sélection des espèces (indigènes ou exotiques), établissement de pépinières, création de programmes de formation et de sensibilisation et la plantation des aires affectées ou des aires futures de production. Lorsque la réhabilitation implique le reboisement, celui-ci doit respecter un certain nombre de principes directeurs et, plus particulièrement, tenir compte de facteurs tels que les ressources utilisées pendant la crise et les besoins subséquents des populations résidentes. Il est absolument crucial que ce type de programme repose sur une planification exhaustive qui tienne compte de la complexité de tous les facteurs pertinents.

        Les possibilités de financement de telles activités doivent être analysées. Un programme de reboisement requiert de larges investissements en temps et en ressources financières. Divers mécanismes pourront être envisagés pour appliquer le programme selon ses objectifs. À titre d’exemple, un programme de reboisement pourra être mis en œuvre grâce à l’aide fournie par des organisations d’urgence, tel le Programme alimentaire mondial, qui appuient ce type d’activité par l’entremise d’un système « vivres contre travail », c’est-à-dire par l’entremise de personnel affecté à des taches précises et rémunéré par une aide alimentaire plutôt que de l’argent liquide (Hansch & Jacobsen, 1996). En ce qui a trait aux programmes de reboisement à grande échelle, les activités devront être réparties en plusieurs étapes en commençant par les interventions les plus urgentes avant de poursuivre avec des programmes à caractère plus structurel qui aboutiront à de véritables programmes de développement. À titre d’exemple, les plans de reboisement dans la région de Goma furent développés par diverses organisations locales dont la plupart étaient soutenues financièrement et coordonnées par le HCR ; le FIDA (Fonds international de développement agricole, un organisme des Nations Unies) lança alors un programme pluriannuel pour s’attaquer aux objectifs régionaux à long terme (Kalpers, 1996).

      3. Développement institutionnel et soutien direct aux organismes nationaux de conservation
      4. Si la crise impliquant un conflit armé ne réduit pas à néant les capacités des organismes nationaux de conservation, elle en révélera à tout le moins les lacunes et les faiblesses. L’étape de réhabilitation est une bonne occasion de stimuler et de restructurer ces organismes d’autant plus que la période qui succède immédiatement au conflit attire souvent l’attention des donateurs et accroît les possibilités de financement. Des efforts peuvent être déployés de maintes façons pour restaurer la capacité d’une institution et ces avenues partagent toutes les mêmes objectifs : autonomie et efficacité. Le soutien direct aux organismes nationaux est la composante opérationnelle la plus rapidement applicable. En général, ce soutien s’intéresse avant tout aux problèmes les plus urgents en fournissant une aide financière ou matérielle. Les questions de formation du personnel  des organisations, aussi bien au niveau administratif que sur le terrain, et de développement de stratégies efficaces en matière de réhabilitation sont aussi des composantes essentielles qui nécessitent cependant des engagements à long terme. À titre d’exemple, après le génocide au Rwanda, plusieurs organisations partenaires ont soutenu l’Office rwandais du tourisme et des parcs nationaux en élaborant un programme d’intervention axé sur la réhabilitation des parcs nationaux et autres aires protégées nationales (ORTPN, 1995).

        En RDC, le financement offert par le HCR a permis d’entreprendre la réhabilitation du parc national des Virunga en 1997. Le financement fut à l’origine d’un programme de soutien direct accompagné de multiples initiatives structurelles telles la formation des gardiens et des gestionnaires et l’élaboration de politiques sur l’écotourisme et la conservation communautaire (Kalpers, 1998). Dès l’an 2000, un programme exhaustif de l’UNESCO venait à l’aide de cinq sites du Patrimoine mondial en RDC, par l’intermédiaire du financement offert par la Fondation des Nations Unies, et stimulait les activités de réhabilitation en cours dans certains parcs nationaux (UNESCO, 2000a).

      5. Réinstallation des réfugiés
      6. La planification et l’organisation du processus de rapatriement des réfugiés et des personnes déplacées se font en général à l’avance dans le cadre du processus de réhabilitation. Les programmes de réinstallation tendent de plus en plus à tenir compte des enjeux environnementaux, y compris au niveau des activités agricoles, de l’élimination adéquate des déchets, de la gestion du bétail, de la consommation des ressources forestières telles que la bois à brûler et le bois d’œuvre ainsi que la disponibilité et l’utilisation des ressources hydriques. Il faut cependant noter qu’en dépit de l’amélioration des comportements environnementaux, il reste beaucoup à faire avant que ces comportements ne deviennent réalité.

      7. Gestion des espèces
      8. Dans plusieurs régions, les populations animales, et plus particulièrement les populations d’ongulés sauvages, peuvent chuter rapidement en raison de la pression exercée par la chasse et le braconnage en temps de conflit armé. En général, ces populations se régénèrent spontanément une fois la crise terminée et dès l’introduction de mesures de protection. Plusieurs pays, dont l’Ouganda, ont été témoins d’un tel redressement. (Forse, 1987 ; Monck-Mason, 1996 ; Spencer, 1996).

        Par contre, lorsqu’il s’agit de petites populations ou d’espèces déjà menacées ou vulnérables, des méthodes de gestion plus strictes doivent être appliquées, notamment la translocation et la réintroduction. En Angola, de petits groupes d’éléphants ont été réintroduits à plusieurs reprises dans le parc national Quiçama afin de repeupler la région (African Wildlife Update, 1996 ; Wildnet Africa News, 2000). Il existe également un projet ougandais visant à réintroduire les deux espèces de rhinocéros africains qui ont été exterminées par la longue guerre civile (New Vision, 2000).

      9. Démobilisation des forces armées

De larges segments des forces armées sont souvent démobilisés lorsqu’une situation de conflit armé tire à sa fin. Cela peut constituer une menace supplémentaire pour la biodiversité, particulièrement sous forme de braconnage. La démobilisation est cependant une excellente occasion de réorienter les ressources militaires vers les opérations de conservation en transformant les soldats en agents sur le terrain chargés de la surveillance des aires protégées (Steiner, 1993).

Ainsi, au Mozambique, certains des soldats démobilisés à la fin de la guerre ont été intégrés au réseau des parcs nationaux à titre de gardiens et de pisteurs. (Chande, 1996). En Angola, plus de mille soldats ont reçu une formation appropriée avant d’être démobilisés et intégrés au réseau des parcs nationaux et des réserves forestières (UICN, 1992).

 

Annexe

Liste des réunions et ateliers portant sur la biodiversité et les conflits armés

 

 

Bibliographie

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