Réaction des organisations non gouvernementales (ONG)
Réaction des donateurs/Finacement d'urgence
Collaboration entre les secteurs de la conservation, du développement et de l'assistance
Gestion transfrontalière des ressources naturelles
Opportunités politiques d'après-guerre
Auteurs: Allard Blom et
Jean Yamindou
Service de publication: Grammarians,
Inc.
Responsable de la
publication: Kate Sullivan
Préparation
et révision: Grammarians, Inc.
Photographies de la couverture: Martin Leuders
Conception de la couverture: Steve Hall
Directeur du projet Conflit armé et environnement du BSP: James Shambaugh
Directrice du Service des Communications du BSP: Sheila Donoghue
Directrice du Programme BSP pour l’Afrique et Madagascar et Directrice générale
du BSP: Judy Oglethorpe
Veuillez citer cette publication de la manière suivante: Un bref historique
du conflit armé et de son impact sur la biodiversité en République
centrafricaine. Washington, D.C., U.S.A.: Biodiversity Support Program.
Cette publication est un des sept cas d’études qui font partie de la
recherche conduite pour le projet Conflit armé et environnement du BSP.
Les autres six cas d’études sont disponsibles par l’intermédiaire
du site www.BSPonline.org.
Cette publication a été rendue possible grâce au soutien
accordé au Biodiversity Support Program par le Bureau Afrique de l’United
States Agency for International Development (USAID), Office of Sustainable Development,
sous les termes de l’accord de coopération no AOT-A-00-99-00228-00.
Les opinions exprimées ci-dessus sont celles des auteurs et ne sont pas
nécessairement celles de l'USAID.
© 2001 par World Wildlife Fund, Inc. Washington, D.C. Tous droits de reproduction réservés. La reproduction de cette publication à des fins éducatives et autres fins non commerciales est autorisée sans la permission préalable des auteurs. Cependant, WWF, Inc. exige qu’une demande écrite préalable soit effectuée et que sa contribution soit mentionnée. WWF, Inc. ne demande pas de compensation financière pour l’utilisation non commerciale de ses publications et n’a pas l’intention de restreindre l’utilisation de ses travaux de recherche et de ses conclusions par l’application de ce droit d’auteur.
Située au cœur du continent africain, la République centrafricaine (RCA) renferme un large éventail d'habitats, de la zone sahélienne sèche dans le nord aux forêts tropicales luxuriantes dans le sud, et présente une faune et flore, riches et diversifiées. Au cours de son histoire, la RCA a été relativement stable au niveau politique. Récemment, le pays a néanmoins connu deux différents types de conflits armés : 1) Trois mutineries en 1996-97, qui ont consisté en des conflits de courte durée, en grande partie limités à Bangui, la capitale ; et 2) un climat d'insécurité persistante dans le nord, essentiellement dû à l'infiltration de groupes armés venus du Soudan. Ce conflit a eu un impact particulièrement dévastateur sur la biodiversité de la RCA, et notamment sur les animaux sauvages dans la moitié nord du pays, où il a provoqué l'extinction du rhinocéros, un animal autrefois répandu. Outre les pertes directes en vies humaines, ces conflits ont contribué à l'instabilité générale, à la dégradation des infrastructures, à l'affaiblissement de l'économie, et à une diminution des services sociaux, tels que les soins de santé et l'éducation. En règle générale, ni les secteurs de la conservation et du développement ni le gouvernement centrafricain n'ont géré ces conflits et leurs conséquences de manière adéquate. Il est à déplorer que certaines des meilleures occasions en termes de conservation de la biodiversité en RCA se présentent souvent dans des zones éloignées où les risques de conflits armés sont plus importants. Au lieu d'éviter ces zones, les organisations de conservation devraient envisager d'embaucher du personnel qualifié capable de faire face à des situations de crise et de mettre au point des politiques visant à résoudre ces crises. La collaboration transfrontalière, qui peut s'avérer une approche efficace pour atténuer les impacts de ces crises, devrait être encouragée le cas échéant.
La RCA présente une superficie de quelque 623 000 km2 et une population d'environ 3,5 millions de personnes, pour la plupart concentrées dans l'ouest du pays (Berberati – Nola) et autour de Bangui, la capitale, une grande partie de l'intérieur du pays n'étant que peu peuplée.
Diversité biologique de la RCA
Comme son nom l'indique en sango (la langue nationale), la RCA est située au cœur de l'Afrique. La riche biodiversité du pays reflète les influences tant orientales qu'occidentales du continent. La topographie du pays se caractérise en grande partie par des collines ondoyantes de basse altitude, c'est pourquoi la plupart des différents habitats présents en RCA sont dus au climat, et notamment aux variations des précipitations. La RCA présente quatre zones climatiques majeures qui s'étendent du nord au sud du pays (Boulvert, 1983). La zone sahélienne, située dans l'extrême nord du pays où elle recouvre quelque 10 pour cent du territoire, se caractérise par une saison sèche plus longue que la saison des pluies, avec des précipitations annuelles ne dépassant pas 1 200 mm. La zone soudano-guinéenne, qui recouvre la plus grande partie du pays, se caractérise par trois à six mois de saison sèche et des précipitations annuelles s'élevant à environ 1 400 mm. La zone soudano-oubanguienne qui recouvre une grande partie du tiers sud du pays, se caractérise par une saison sèche de trois mois, par un taux élevé d'humidité tout au long de l'année, et par des précipitations annuelles de plus de 1 500 mm. La zone guinéo-congolaise, située dans l'extrême sud de la RCA (autour de Bangassou et au sud de Bayanga), se caractérise par l'absence d'une véritable saison sèche, avec des précipitations annuelles dépassant 1 500 mm.
Les zones de végétation de la RCA correspondent à ces différentes zones climatiques (Boulvert, 1986). Elles comprennent la savane sahélienne qui consiste en savanes ouvertes, la savane soudanaise qui consiste en vastes prairies parsemées de petits groupes d'arbres, la mosaïque forêt/savane congolaise qui consiste en savanes boisées et en forêts arides de feuillus et la dense forêt congolaise qui va des forêts de feuillus aux forêts sempervirentes et semi-sempervirentes (Blom et Yamindou, 2001, adapté de Boulvert, 1986 et Carroll, 1997 ; Figure 1).
Même si la biodiversité de la RCA est l'une des moins étudiée d'Afrique, un nombre impressionnant d'espèces a déjà été répertorié. Par exemple, quelque 700 espèces d'oiseaux ont été dénombrés en RCA (Carroll, 1987). La région de Dzanga-Sangha est l'une des régions du pays les plus diversifiées au niveau biologique (Fay et al., 1990 ; Blom, 1993a, 1993b ; Harris, 1994 ; Rondeau et Blom, en préparation) et renferme un grand nombre d'espèces endémiques récemment découvertes (Lunde et Beresford, 1997 ; Beresford, 1999 ; Ray et Hutterer, 1996). Cette région, située dans l'extrême sud-ouest du pays, consiste essentiellement en forêts denses. La forêt ne recouvre que 6 pour cent du territoire, mais elle contient 3 600 espèces de plantes, 208 espèces de mammifères et, au moins, 350 espèces d'oiseaux (Carroll, 1992), y compris le rouge-gorge (Stiphronis sanghensis) endémique de la forêt de Sangha, découvert il y a peu (Beresford, 1999). La région de Dzanga-Sangha abrite également l'une des populations les plus importantes de gorilles des plaines de l'ouest (Gorilla g. gorilla) et d'éléphants de forêt (Loxodonta africana cyclotis) en Afrique (Carroll, 1986a, 1986b, 1986c, 1988a, 1988b ,1997 ; Fay, 1989, 1991a, 1991b, 1997 ; Blom 2001 ; Blom, et. al., 2001 ; Almasi et al., en prép.). Quinze des vingt espèces de primates répertoriés en RCA vivent dans la région de Dzanga-Sangha.
Conservation en RCA
Bien que la RCA compte parmi les pays les moins développés du monde (PNUD, 1995), elle a pris d'impressionnants engagements en matière de conservation en déclarant officiellement 10,9 pour cent de son territoire aire protégée (Blom et Yamindou, 2001). Quinze zones au total ont été officiellement classées comme aires protégées (Blom et Yamindou, 2001) et 1,0 pour cent du territoire a été déclaré réserve forestière, essentiellement en vue d'une production durable des ressources forestières (Damio, 1997 ; Namsenei, 1999 ; Blom et Yamindou, 2001). Une évaluation récente indique, néanmoins, que seuls 32 pour cent des aires protégées et 2 pour cent des 47 forêts officiellement classées sont convenablement gérés (Blom et Yamindou, en préparation).
En fait, le ministère responsable des aires protégées ne dispose pas de ressources suffisantes pour protéger, ne serait-ce, qu'un parc national. Son budget annuel pour 1999/2000 s'élevait à quelque 770 000 USD, soit environ 0,1 USD par hectare, ce qui correspond au chiffre fourni par Wilkie et Carpenter (en prép.) de 0,07USD/ha/an. Ce chiffre est largement inférieur à la moyenne pour l'Afrique subsaharienne, qui est de 0,65USD/ha/an (à l'exclusion de l'Afrique du Sud, où ce chiffre est beaucoup plus élevé) (Wilkie et Carpenter, en prép.). Le fait que, sur les 70 gardes forestiers employés par le ministère, la plupart ont plus de 50 ans, et qu'aucun nouveau garde n'a été recruté au cours des 15 dernières années, est encore plus révélateur. Ces gardes sont chargés de surveiller l'ensemble du territoire, ce qui signifie qu'il n'y a qu'un seul garde pour
100 000 km². Même si tous les gardes étaient concentrés dans les aires protégées (ce qui n'est pas le cas), il n'y aurait quand même qu'un seul garde pour 1 000 km² d'aire protégée. Ce chiffre est nettement inférieur à celui du Cameroun, qui compte un garde tous les 170 km², ce qui ne représente, néanmoins, que moins de la moitié du nombre recommandé de gardes pour ce pays (Culverwell, 1998). Les mesures répressives prises dans le but de contrôler le braconnage qui sévit dans toutes les aires protégées sont, à l'évidence, inadéquates. Le braconnage représente la menace la plus importante pour la conservation de la biodiversité (Blom et Yamindou, 2001).
Durant les quatre décennies qui suivirent l'indépendance, la RCA connut une période remarquablement calme dans une région secouée par les troubles civils et les conflits armés. Même si de nombreux changements de gouvernements se produisirent au cours de ces années, dont bon nombre par un coup d'État, aucun ne fut particulièrement violent. En 1993, après moult manifestations et émeutes, Kolingba, le président de l'époque, fut contraint d'organiser des élections où il fut clairement battu. Ces élections, les premières élections pluripartites, ouvertes et libres, semblent s'être déroulées loyalement, avec peu ou pas de violence. Elles inaugurèrent une nouvelle ère avec l'arrivée au pouvoir du président Patasse, et firent régner un nouveau climat d'optimisme en dépit d'une économie désastreuse. Malheureusement, la situation économique ne s'améliora guère, ce qui finit par déclencher une série d'événements qui secouèrent un pays qui n'avait jamais connu une telle violence.
Les trois mutineries de 1996-1997
En 1996, certains membres de l'armée centrafricaine s'insurgèrent pour réclamer le paiement d'arriérés de salaires et l'amélioration de leurs avantages et conditions de travail. L'armée descendit dans la rue, tira des salves de coups de feu en l'air et pilla le principal quartier commerçant de Bangui. Cette mutinerie fut résolue par des négociations, mais elle instaura un climat de méfiance mutuelle. Peu de temps après, les soldats redescendirent dans la rue, estimant que le gouvernement n'avait pas encore tenu ses promesses et répondu à leurs exigences. Cette seconde mutinerie dégénéra rapidement en un cercle vicieux de violence. Les rangs de l'armée se divisèrent en deux camps : ceux soutenant le président et ceux réclamant non seulement le paiement des salaires, mais également un changement politique. Il s'ensuivit des batailles rangées dans les rues de Bangui, les pillards profitant de cette dégradation totale de la loi et de l'ordre pour saccager les magasins, les entreprises et les maisons.
Au milieu de ce chaos, la France et d'autres gouvernements étrangers organisèrent l'évacuation de leurs ressortissants, tout en s'efforçant de jouer un rôle de médiateurs. Après plusieurs jours de troubles et de combats, l'armée française intervint et mit fin à l'insurrection.
Ce soulèvement fut suivi par une brève période d'accalmie, mais des tensions sous-jacentes subsistèrent au point que la capitale fut divisée en deux factions bien distinctes, basées essentiellement sur l'origine ethnique. La violence finit par à nouveau éclater et des combats acharnés s'ensuivirent.
Cette troisième mutinerie eut, de loin, les conséquences les plus désastreuses pour l'économie, la société civile et l'environnement. Les habitants furent contraints d'évacuer leurs maisons et de s'installer dans des régions contrôlées par leur ethnie. Une fois encore, plusieurs pays tentèrent de jouer les médiateurs et placèrent des troupes entre les factions rivales. Un accord de cessez-le-feu fut signé le 24 janvier 1997. Les troupes françaises furent rapidement remplacées par les troupes de six pays africains et ces forces de maintien de la paix essentiellement africaines parvinrent à restaurer l'ordre avant la fin 1997 (CIA, 1999). Le président Bongo du Gabon devint le médiateur en chef d'un groupe de pays concernés, qui aidèrent à stabiliser cette situation explosive. La force de maintien de la paix internationale fut, en définitive, remplacée par une force de maintien de la paix des Nations unies (MINURCA) en avril 1998 (CIA, 1999). Les négociations entre les factions rivales se poursuivirent et débouchèrent sur un règlement permanent plus tard dans l'année.
En RCA, la vie reprit progressivement son rythme normal après plus de deux ans de carnage et de violence, au cours desquels plusieurs centaines de personnes, pour la plupart des civils, furent tuées. Cette période de troubles fut dévastatrice pour l'économie et eut un terrible impact sur l'environnement, la biodiversité et l'aide étrangère.
Les troubles civils et ces trois mutineries ne durèrent que relativement peu de temps, mais l'ordre et la loi furent complètement anéantis. En plus d'être de courte durée, les combats se cantonnèrent essentiellement à Bangui, la capitale.
Insécurité dans le nord
Outre cette période dramatique de troubles, le gouvernement central de la RCA perdit progressivement le contrôle de ses provinces septentrionales. Le nord du pays était depuis longtemps marqué par les troubles. Ceux-ci dataient de la période de commerce d'esclaves lorsque des groupes d'attaque originaires du Soudan et du Tchad venaient chercher des esclaves et de l'ivoire dans ce pays. L'ivoire était un produit précieux depuis des siècles, mais à la fin des années 1970, il connut un regain d'intérêt. Par ailleurs, les guerres civiles qui secouèrent le Soudan et le Tchad donnèrent lieu à un afflux sans cesse croissant d'armes automatiques. Aussi l'AK-47 devint-il rapidement l'arme de prédilection des braconniers d'éléphants en lieu et place de la lance traditionnelle. Les guerres civiles alimentèrent également le besoin d'argent rapide destiné à financer la guerre, et l'ivoire, dont la valeur ne cessait d'augmenter, satisfit cette demande.
L'insécurité qui règne dans le nord est un problème tant national qu'international. La détérioration de la situation économique en RCA et les troubles politiques qui y sont étroitement associés ont affaibli le gouvernement central à tel point qu'il a perdu tout contrôle sur une grande partie du pays. De nos jours, la situation dans la partie septentrionale du pays est marquée par l'insécurité, et la région est connue pour les risques de banditisme le long des routes et pour les commandos qui la traversent fréquemment.
Dès lors que la partie nord du pays est très éloignée et qu'il est, depuis longtemps, dangereux d'y voyager, les données sur la situation dans cette région sont beaucoup moins nombreuses que sur les mutineries à Bangui. L'insécurité qui règne depuis longtemps dans le nord a, sans nul doute, eu des répercussions beaucoup plus graves sur la biodiversité du pays (par exemple, extinction locale de la population de rhinocéros et décimation des éléphants de savane) que les mutineries de courte durée dont les effets se sont en grande partie limités à la capitale.
Impacts des mutineries
Impacts sur l'économie et la société civile
Les mutineries qu'a connues la RCA ont débouché sur le déplacement interne de 70 000 personnes, sur la destruction de 130 industries et entreprises, et sur la perte de 3 000 emplois à la suite de la fermeture de plusieurs industries et entreprises commerciales. Selon des sources du ministère de la Planification et de la Coopération internationale, ces conflits ont augmenté l'inflation de 3 pour cent, diminué le revenu par habitant de 3 pour cent, les exportations de 16 pour cent, les importations de 23 pour cent et les revenus d'Etat de 33,6 pour cent, en 1996. Ces changements ont entraîné une hausse spectaculaire de la dette extérieure, une diminution de la sécurité générale dans le pays en raison de l'effondrement des lois et de l'ordre et de la propagation d'armes militaires, une grave diminution des services médicaux, et des pénuries de fournitures médicales de base. Dans un pays, où les services médicaux étaient déjà extrêmement limités, au moins trois centres sanitaires furent détruits durant les mutineries. Les services funèbres étant limités à cette époque, les morts furent enterrés dans les jardins, ce qui causa de graves risques sanitaires. Enfin, très peu de cours furent dispensés dans les écoles pendant cette période (1996 et 1997).
Les ambassades et les organisations internationales mirent la clé sous la porte, ce qui eut pour effet la suspension ou l'arrêt définitif de certains projets, tels que ceux liés à la campagne sur le SIDA [U.S. Agency for International Development (USAID)], aux soins de santé de base dans les zones rurales [Agence allemande de coopération technique (GTZ) - Union européenne (UE)] et les zones urbaines (coopération française et Organisation mondiale de la santé), et aux transfusions sanguines (coopération française). Les bureaux d'au moins 12 projets financés par des donateurs furent saccagés ou complètement détruits. Citons, par exemple, les bureaux de l'ECOFAC (Ecosystèmes Forestiers d'Afrique Centrale, un programme de conservation régionale financé par l'UE), du PDRN (un projet financé par l'UE pour la conservation et le développement durable dans le nord de la RCA), et du PARN (Projet d'Aménagement des Ressources Naturelles, un projet financé par la Banque mondiale pour la gestion des ressources naturelles). Certains de ces bureaux fermèrent définitivement leurs portes, d'autres durent repartir de zéro et se réinstaller dans de nouveaux bureaux à Bangui, une fois la situation revenue à la normale.
Impacts sur la biodiversité
Il est difficile d'évaluer les impacts à court terme des mutineries sur la biodiversité. Elles ont certainement eu pour effet d'augmenter l'insécurité générale et d'entraîner le départ massif des habitants de la capitale. Nombreuses furent les personnes déplacées à l'intérieur du pays (PDI). Toutefois, dès la fin du conflit, bon nombre d'entre elles regagnèrent la capitale, et il est probable que la plupart s'y sont réinstallées. Le mouvement des PDI a été relativement de courte durée, s'étendant peut-être sur une période de quatre ans au maximum. Même s'il ne fut que de courte durée, ce déplacement a probablement provoqué une augmentation rapide de la déforestation associée à la coupe de menu bois et à l'agriculture sur brûlis, ainsi qu'à la collecte de bois de chauffe. Nombreux sont ceux qui se sont mis à la chasse et au braconnage pour survivre à cette période difficile. Bien que nous ne disposions que de peu de données quantitatives sur ces facteurs, l'impression générale est que les mutineries n'ont eu qu'un impact direct limité sur la biodiversité. En revanche, les impacts indirects des mutineries, tels que le retrait massif de l'aide et des fonds étrangers, ont eu des répercussions négatives importantes sur la conservation de la biodiversité.
Impacts de l'insécurité dans le nord
Impacts sur la biodiversité
De plus longue durée, le conflit qui a secoué le nord du pays a eu un impact beaucoup plus important sur la biodiversité de la RCA que n'en ont eu les mutineries de courte durée dans la capitale. Le nombre d'éléphants a considérablement diminué en conséquence directe du climat d'insécurité qui règne dans le nord. Selon les dernières estimations, il y aurait approximativement 5 000 éléphants dans les savanes de la RCA, soit une réduction de plus de 90 pour cent (Tello, communication personnelle, 1998). Aujourd'hui, la seule population importante d'éléphants qui reste en RCA (quelque 5 000 animaux) se trouve dans les forêts de l'extrême sud-ouest du pays, autour de l'aire protégée de Dzanga-Sangha (Blom, données inédites). Le conflit qui a secoué le nord du pays a également entraîné la disparition des rhinocéros vivant en RCA, alors que leur population comptait peut-être 10 000 individus il y a environ 30 ans.
Lorsqu'on examine les impacts de l'insécurité dans le nord, il est intéressant de comparer l'histoire de Dzanga-Sangha à celle de la forêt de Bangassou dans l'est du pays. Ces deux régions présentent de larges étendues de forêt et de faibles densités de population humaine. Il y a 40 ans environ, toutes deux abritaient d'importantes populations d'éléphants, à savoir quelque 5 000 animaux pour Dzanga-Sangha et 10 000 pour Bangassou (Blom, données inédites).
Vu la pression accrue provenant du nord et la disparition consécutive des éléphants, les braconniers avancèrent progressivement vers le sud, en direction de la zone forestière, et, au début des années 1980, leur impact sur les populations d'éléphants de forêt commença à se faire sentir. En 1988, le WWF lança le projet Dzanga-Sangha en collaboration avec le ministère responsable des aires protégées. L'objectif principal de ce projet était de limiter la baisse des populations d'éléphants en réduisant le braconnage. En deux ans, ce projet put sensiblement réduire le braconnage et inverser la tendance (Blom, 1999). Depuis lors, le braconnage des éléphants n'a pas augmenté et la population a pu se rétablir de façon significative (Blom, données inédites). En conséquence, on peut à nouveau observer des éléphants au grand jour dans les clairières et même autour de la ville de Bayanga (Turkalo, communication personnelle). Ces éléphants constituent la base d'une industrie éco-touristique en plein essor (Blom, 2000, 2001), et la ville de Bayanga est devenue le quartier général du parc et a développé une infrastructure touristique connexe. Bien qu'encore sous-développé, le tourisme joue déjà un rôle important dans l'économie locale (Blom, 2000, 2001) car il est pourvoyeur d'emplois directs et de revenus indirects.
Bangassou n'a pas bénéficié d'un tel projet et aucun effort n'a été consenti pour y contenir le braconnage. Les braconniers locaux et soudanais pouvaient y opérer sans être dérangés et, aujourd'hui encore, certains continuent d'opérer dans la région. Une étude réalisée en 1994-95 indique que les populations d'éléphants avaient été décimées et que seuls 1 600 éléphants vivaient encore dans la forêt (Kpanou et al., en prép.). Tant que le braconnage sévira, l'espoir pour ces éléphants sera mince. Etant donné le climat d'insécurité persistante et l'absence de développement économique, aucun tourisme ne s'est développé dans cette région, et les habitants locaux quittent la région. Les quelques routes praticables qui restent sont dangereuses et sujettes au banditisme, et les camionneurs font souvent l'objet d'attaques à main armée.
Il est intéressant de constater que l'industrie d'exploitation du bois à Dzanga-Sangha a été réactivée au cours des dernières années et que l'afflux concomitant de personnes a entraîné une hausse du taux de déboisement. D'autre part, la région de Bangassou, dont la population est en baisse (comme le montrent les champs et les plantations de café laissés à l'abandon), connaît une augmentation de la couverture forestière (Kpanou et al., en prép.). Ainsi, tandis qu'à Bangassou, le conflit a entraîné non seulement une baisse des populations humaines, mais aussi des populations d'animaux sauvages, et a eu des répercussions sur la végétation, à Dzanga Sanga, les pressions dues à la chasse ont diminué et la pression exercée sur la forêt a augmenté (Blom, 1999). Cet exemple montre que les impacts des conflits armés ne sont pas uniformément bénéfiques ou nuisibles à la biodiversité. Certains impacts (tels que l'augmentation du braconnage à Bangassou) sont négatifs, mais l'instabilité régionale et la dégradation des infrastructures liées aux conflits peuvent être bénéfiques dans la mesure où elles réduisent la dégradation des forêts en diminuant les populations humaines et les activités commerciales dans la région.
Le climat d'insécurité qui règne dans le nord a provoqué une perte grave de biodiversité, avec au moins une extinction confirmée, celle du rhinocéros. L'extinction potentielle des éléphants pourrait avoir un terrible effet "boule de neige" dès lors que l'éléphant, bien plus que le rhinocéros, influence considérablement son habitat et est considéré comme une espèce capitale. Il est probable que l'extinction des éléphants débouchera sur des changements majeurs au niveau de l'habitat.
Impacts sur l'économie et la société civile
Le nord de la RCA a déjà perdu son industrie touristique. Cette industrie était relativement de petite taille, mais présentait une croissance potentielle considérable, étant donné notamment l'essor rapide de l'industrie mondiale du tourisme d'aventure et naturel. La perte de l'industrie du safari, une activité très rentable pour la RCA en termes économiques, est plus importante (Wilkie et Carpenter, en prép.). De nombreuses sociétés de safari ont déjà été contraintes de fermer, parfois après avoir été littéralement envahies par les braconniers. Même si certaines d'entre elles subsistent encore (12 officiellement, mais toutes ne sont pas opérationnelles), leur avenir dans le nord semble morose. Il en reste encore plusieurs dans le sud boisé du pays, qui semble offrir quelque potentiel d'avenir, mais la zone et les quotas autorisés dans cette région forestière sont trop petits pour offrir des opportunités à plus d'une poignée d'entre elles.
Etant donné le climat d'insécurité qui continue à régner dans le nord, peu sont les donateurs désireux d'investir dans la région. Les infrastructures sont tellement négligées, notamment dans le nord-est, que les agriculteurs et autres ne peuvent acheminer leurs produits vers les marchés. D'une manière générale, l'insécurité a eu un impact dramatique sur la vie quotidienne de nombreuses communautés dans le nord, à tel point que de nombreuses personnes ont quitté la région.
Organisations de conservation
Les ONG internationales de conservation présentes en RCA avant les mutineries étaient très peu nombreuses, et la plupart ont quitté le pays durant les conflits. Seules deux organisations de conservation internationales sont restées actives en RCA : la Société pour la conservation de la faune (WCS) et le World Wildlife Fund (WWF). Quelques organisations de conservation nationales existent, mais elles n'ont que peu d'envergure et leur portée est limitée. Quelques-unes, telles que le FOSCERENA, ont participé à certaines activités du WWF, y compris aux études de faisabilité à Bangassou. Ces études incluaient des enquêtes tant écologiques que socioéconomiques et préparaient une initiative de conservation communautaire, financée par le Global Environment Facility.
En RCA, le WCS est uniquement actif dans le domaine de la recherche sur le terrain, ce qui fait du WWF la seule organisation de conservation internationale avec un programme de gestion de la conservation. Le WCS mène des activités de recherche relativement modestes, mais continues, à Dzanga-Sangha (recherches sur l'écologie des éléphants de forêt dans la clairière de Dzanga) et a financé ou co-financé plusieurs autres projets de recherche à court terme dans la même région, dont tous sont étroitement associés au projet Dzanga-Sangha initié par le WWF. Les activités de recherche à Dzanga-Sangha n'ont pas été fortement influencées par le climat d'insécurité régnant dans le nord, tandis que les mutineries de Bangui n'ont causé que des désagréments et de l'anxiété dans la plupart des cas.
La situation à Bangui fut, néanmoins, très différente. Lors de la seconde mutinerie, les pillards s'en prirent aux bureaux du WWF, mais certains membres du personnel qui étaient restés sur place purent négocier pour obtenir une protection et chasser les pillards. En conséquence, ce bureau ne connut aucune perte ou dommage majeur. Même si le représentant du WWF fut contraint de quitter les lieux peu de temps après cet incident et que le bâtiment fit l'objet de plusieurs autres attaques, aucune perte majeure ne fut constatée et tous les véhicules et la plupart des équipements furent sauvés, ce qui permit une poursuite presque normale des opérations.
Organisations de développement
Comme nous l'avons mentionné précédemment, les organisations qui travaillent spécifiquement dans le domaine de la conservation de la biodiversité en RCA sont rares. En fait, la plupart des activités de conservation en RCA sont menées par des organisations de développement. L'UE est de loin la plus importante, avec un programme vaste et diversifié, dont les projets PDRN et ECOFAC mentionnés auparavant. La GTZ finance divers projets de conservation en RCA, notamment à Dzanga-Sangha et un projet de conservation dans les collines situées derrière Bangui (Programme de Gestion Participative des Ressources Naturelles ou PGPRN). La Banque mondiale, même si elle n'était pas directement impliquée dans le domaine de la conservation, a également fourni des fonds pour le PARN, qui présente quelques connexions avec la conservation (Dzanga-Sangha).
Le PDRN était de loin le projet de conservation et de développement le plus important du pays. Fort d'un budget de plusieurs millions de dollars par an et d'un personnel parfois composé de plus de 400 personnes, dont 15 conseillers expatriés, le PDRN fut un protagoniste dans le domaine de la conservation, dans le nord de la RCA, pendant plus d'une décennie. De 1988 à 1998, le budget total du PDRN s'est élevé à 39,6 millions d'écus (euros), soit environ 39 millions de dollars. Ce projet, basé sur le concept de conservation et de développement intégrés, se voulait la suite de plusieurs autres initiatives, telles que les projets de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (OAA) autour des Parcs nationaux Manovo-Gounda-Saint Floris et du Bamingui-Bangoran, qui figurent tous deux sur la liste rouge des Sites du Patrimoine mondial.
Ces projets ne sont pas parvenus à mettre un frein aux opérations de braconnage, en dépit des investissements importants dont ils bénéficiaient. En revanche, ils ont réussi à temporairement arrêter le braconnage local et à instaurer des zones de chasse communautaires. Mais en raison du climat d'insécurité qui continuait à régner dans la région, ils n'ont pas été en mesure d'atteindre leur objectif principal, qui consistait à préserver les aires protégées placées sous leur aile. Etant donné les multiples problèmes politiques et d'ordre interne liés à ce projet, l'UE a récemment décidé de le limiter considérablement et peut-être de le retirer complètement dans un avenir proche.
Lors de la mutinerie de 1996, l'UE décida d'évacuer tout son personnel expatrié. Les bureaux du projet à Bangui furent saccagés et détruits, et plusieurs véhicules furent perdus, ce qui perturba sérieusement les opérations. Les communications avec le bureau sur le terrain furent coupées, l'argent destiné aux salaires et aux frais d'exploitation fut entravé et les fournitures furent interrompues pendant plusieurs mois, ce qui affecta gravement les opérations anti-braconnage et autres. La perte de toutes les archives et documents financiers fut également importante. Au-delà de ces impacts directs, la perte de crédibilité et de confiance qui s'ensuivit dans le chef des donateurs du projet eut de graves conséquences, dès lors que les fonds disponibles s'en trouvèrent réduits.
Le projet de Ngotto, un autre projet financé par l'UE, connut des problèmes similaires. Le Ngotto fait partie de l'ECOFAC, un programme régional de plus grande envergure pour la conservation et l'utilisation durable des forêts tropicales humides en Afrique centrale, axé sur la sylviculture durable et la conservation d'une zone centrale des forêts tropicales du sud de la RCA. À l'instar de Dzanga-Sangha, cette région est restée à ce jour relativement stable et sûre. Lors des mutineries, le projet resta opérationnel, mais seulement au niveau le plus fondamental. Comme ce fut le cas pour le PDRN, le projet de Ngotto fut contraint d'évacuer tout son personnel expatrié, ses bureaux à Bangui ayant été saccagés et trois véhicules volés. Il fallut un an à ce projet pour remplacer l'équipement perdu et plus d'un an pour être à nouveau entièrement opérationnel.
Le PARN, un autre projet majeur lié à la gestion des ressources naturelles et financé par la Banque mondiale, fut probablement l'un des projets mis en œuvre par le ministère des Eaux et Forêts de la RCA les plus touchés. Le PARN perdit tous ses équipements, y compris tout son système d'information géographique (SIG), une base de données des inventaires forestiers couvrant tout le sud-ouest du pays. Les quartiers généraux du PARN en RCA furent complètement détruits et au moins six véhicules perdus. Heureusement, le PARN conservait une copie de la plupart de ses données en lieu sûr, au siège de sa société consultante au Canada. Néanmoins, le projet fut suspendu pendant presque une année et finalement abandonné sans avoir atteint ses principaux objectifs. Bien qu'une seconde phase ait fait l'objet de discussions, elle n'a pas encore été concrétisée. Même si la mutinerie ne fut certainement pas l'unique facteur décisif, elle a dû jouer un rôle dans la décision du PARN d'abandonner le projet. Malheureusement, peu de choses ont été faites ces derniers temps avec la masse de données recueillies lors des inventaires forestiers ou avec l'expérience acquise dans le domaine de la gestion durable et du reboisement.
Le Centre de pisciculture national, qui avait été créé grâce aux fonds de l'OAA, fut complètement détruit et fermé. Le Peace Corps, dont les volontaires étaient impliqués dans toute une série d'activités liées à la conservation, telles que le projet Dzanga-Sangha, évacua tout son personnel expatrié et ses volontaires lors de la mutinerie, et ferma ses bureaux. Le Peace Corps mit un terme à toutes ses activités à la suite des mutineries et n'est toujours pas revenu en RCA.
En résumé, la plupart des organisations internationales, telles que le PNUD, l'OAA et la Banque mondiale, évacuèrent leur personnel expatrié ; leurs bureaux furent saccagés et/ou leurs véhicules volés durant les mutineries. Parmi ces organisations, la GTZ constitue une exception. Bien qu'elle évacuât la plupart de son personnel, hormis son représentant à Bangui et le personnel de Bayanga, la GTZ fit en sorte de maintenir une présence dans le pays. Même si ses bureaux furent pris d'assaut et plusieurs véhicules volés, la GTZ fut à même de négocier avec les rebelles et les pillards. En conséquence, la GTZ ne perdit que peu de biens et tous ses véhicules lui furent rendus. Son représentant fut également en mesure de fournir une aide financière au WWF pendant les mutineries.
Des expériences du WWF et de la GTZ à Bangui, on peut conclure que le maintien d'une présence de cadres supérieurs expatriés durant les troubles civils était capital. Deux facteurs jouèrent un rôle significatif dans le maintien de cette présence : la gestion directe des ressources et le renforcement de la confiance. Le personnel de direction de ces organisations fut capable de faire les mises au point nécessaires et de prendre les décisions qui s'imposaient le cas échéant, telles que l'affectation rapide de ressources pour fournir les fonds nécessaires au paiement d'un personnel supplémentaire chargé de protéger les biens. Le fait que le personnel de direction fut à même de prendre ce genre de décisions sans consulter le siège fut d'une importance cruciale.
D'autre part, le maintien d'une présence durant les troubles civils eut un effet positif sur le moral des employés. Dans le cas du WWF et de la GTZ, la présence ininterrompue de personnel expatrié donna confiance au personnel local et l'encouragea à rester activement impliqué dans les opérations en cours. Dans le cas du WWF, plusieurs membres du personnel centrafricain restèrent dans le bureau pour défendre les lieux, faisant montre de beaucoup de loyauté. Ces membres du personnel pensaient que la présence continue de cadres supérieurs était une sorte de garantie qu'ils continueraient à percevoir leur salaire et avantages et que le projet ne serait pas définitivement abandonné.
Il est également important de noter que presque tous ces bureaux étaient situés à Bangui. Ceux dont les principales activités et ressources se trouvaient en dehors de la capitale furent les moins touchés et les plus prompts à s'en remettre.
Comme nous l'avons mentionné précédemment, la plupart des organisations internationales fermèrent leurs bureaux lors des mutineries et mirent effectivement un terme au financement de leurs projets. Il en résulta que certains projets furent abandonnés et d'autres différés. Comme nous l'avons décrit auparavant, les organisations qui furent en mesure de maintenir leurs bureaux à Bangui (la GTZ et le WWF) furent les moins touchées par le conflit. Ces deux organisations furent, néanmoins, confrontées à de graves problèmes de flux de trésorerie durant la crise et furent contraintes de réduire leurs activités. Par exemple, le WWF ne fut en mesure de maintenir que quelques activités dans le cadre de son unique projet actif à l'époque, celui de Dzanga-Sangha. La GTZ resta également active dans ce projet, mais elle fut contrainte de suspendre les autres, notamment en raison de l'absence de cadres expatriés. Le PDRN fut également à même de maintenir une présence sur le terrain, même si les événements entourant la mutinerie augmentaient les craintes des donateurs à propos de la viabilité du projet. Cette situation a probablement contribué à la décision des donateurs de limiter le projet.
Dans le cas du projet Dzanga-Sangha, la plupart des fonds continuèrent à arriver, y compris ceux des ONG, et, ce qui est plus surprenant, ceux provenant de sources gouvernementales bilatérales, qui se retirent généralement durant les périodes d'instabilité politique. Tant le gouvernement allemand (par le biais de la GTZ) que le gouvernement américain [par le biais du U.S. Fish and Wildlife Service (USFWS) et de l'USAID] restèrent très impliqués dans le projet Dzanga-Sangha durant la crise. De manière générale, les donateurs restèrent très impliqués tout au long du conflit. On en veut pour preuve le fait que le personnel expatrié fut autorisé à rester sur place. Plusieurs facteurs jouèrent un rôle dans la décision d'autoriser le personnel expatrié à rester. Premièrement, la région de Dzanga-Sangha présentait l'avantage d'être éloignée de la zone de conflit (500 km au sud-ouest de Bangui). Deuxièmement, elle possédait un bon potentiel d'évacuation, dès lors qu'elle est située près d'une frontière internationale et que des dispositions avaient été prises pour une évacuation rapide en cas de besoin. Troisièmement, le projet pouvait s'appuyer sur les cadres supérieurs expérimentés et le personnel de direction expatrié de la GTZ et du WWF, lesquels jouissaient d'une expérience préalable de gestion de situations de conflit. Enfin, le projet jouissait d'une bonne protection, avec 35 gardes forestiers et gardiens, et bénéficiait d'une collaboration étroite avec la police locale et autre personnel chargé de faire appliquer la loi.
Le fait que le projet Dzanga-Sangha survécut aux mutineries sans pratiquement être affecté redonna confiance aux donateurs. Le fait que la poursuite des opérations à Dzanga-Sangha fut fortement appréciée par le gouvernement de la RCA était encore plus important. Cette bonne volonté redora le blason de ces organisations de conservation, lesquelles eurent un accès plus aisé à tous les niveaux du gouvernement centrafricain et des occasions uniques de promouvoir de nouvelles initiatives de conservation.
Une collaboration étroite entre les secteurs de la conservation et du développement existe en RCA depuis au moins 10 ans. Tous les programmes actuels sont, en fait, sous une forme ou l'autre, des programmes de conservation et de développement intégrés, financés dans la plupart des cas par un seul donateur. Le projet Dzanga-Sangha est une exception notable, car il implique la collaboration d'un ministère national, d'une organisation de conservation (WWF), et de deux organisations de développement (GTZ et le Peace Corps), ainsi que plusieurs donateurs, dont des sources de financement multilatérales (Banque mondiale), bilatérales (USA et Allemagne) et de la conservation.
Par ailleurs, la collaboration entre les différents projets a toujours été essentiellement informelle. Quelques efforts ont été consentis pour collaborer de manière plus formelle sur des aspects, tels que le tourisme et la lutte contre le braconnage, mais les résultats n'ont guère été convaincants. Une collaboration officielle dans le domaine de la formation des gardes forestiers fut mise en œuvre entre l'UE (ECOFAC) et le projet Dzanga-Sangha (WWF/GTZ) et couronnée de succès. Cette collaboration fut renforcée durant la mutinerie, les différents acteurs s'aidant mutuellement toutes les fois qu'ils le pouvaient.
La situation est tout autre en ce qui concerne la collaboration entre les organisations de conservation et d'assistance. Les contacts sont peu nombreux, voire inexistants, même si ces deux secteurs opèrent activement en RCA depuis plusieurs années. Les efforts d'assistance ont longtemps été axés sur le conflit qui faisait rage de part et d'autre de la frontière soudanaise. Le nord-est de la RCA fut utilisé comme lieu d'implantation de camps destinés à accueillir plusieurs milliers de réfugiés fuyant le conflit au Soudan. Plus récemment, de 1998 à 2000, un nombre inconnu, mais probablement assez restreint, de réfugiés provenant du Congo (Brazzaville) entra en RCA, et un nombre important de réfugiés fuyant la guerre qui faisait rage en République démocratique du Congo (RDC) en fit de même. Au moins 13 000 réfugiés traversèrent le fleuve Oubangui pour pénétrer en RCA, alors que quelque 6 000 réfugiés se seraient installés autour de Zinga, dans la région de la Lobaye, au sud-ouest de Bangui. Par ailleurs, le gouvernement centrafricain collabora avec le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCRNU) pour installer un camp destiné à accueillir plusieurs milliers de réfugiés rwandais, près de Bouca, à 300 km au nord de Bangui. L'impact de ces nouveaux réfugiés sur l'environnement n'a pas été documenté.
Il importe également de mentionner la collaboration (ou l'absence de collaboration) entre les forces étrangères de maintien de la paix et les secteurs de la conservation et du développement oeuvrant en RCA. Jusqu'à récemment, les militaires français possédaient deux bases importantes en RCA et comptaient 2 500 troupes déployées dans tout le pays, devançant ainsi l'armée centrafricaine. Les militaires français aidèrent le projet PDRN à plusieurs reprises, en effectuant des missions conjointes destinées à empêcher l'infiltration de braconniers dans les parcs nationaux, des évacuations médicales et des évacuations d'urgence durant les mutineries.
De même, les projets de conservation fournirent une formation et une aide logistique aux troupes françaises en exercice. Cette collaboration ne fut, néanmoins, pas toujours positive. Par exemple, le WWF se vit confisquer l'un de ses véhicules par les militaires français durant les mutineries et eut beaucoup de mal à récupérer le véhicule, ce qu'il fit en fin de compte. Les forces de maintien de la paix africaines (Organisation de l'Unité africaine, ou OUA) et, plus tard, onusiennes qui remplacèrent progressivement les troupes françaises interagirent très peu avec les secteurs de la conservation et du développement, notamment parce que leur mandat de maintien de la paix était limité à Bangui.
La région du parc trinational, située autour de Dzanga-Sangha, est un exemple classique de l'importance que peut revêtir une gestion transfrontalière des ressources naturelles pendant les périodes de conflit armé. Cette région trinationale, qui comprend l'aire protégée de Dzanga-Sangha en RCA, le Parc national de Nouabale-Ndoki au Congo, et le projet d'aire protégée du lac Lobeke au Cameroun, est considérée comme l'un des ensembles d'aires protégées les plus importants dans le Bassin du Congo.
La région renferme un bloc forestier contigu, calme et à faible densité humaine, et abrite une faune et une flore très diversifiées, typiques des forêts tropicales, dont l'une des populations les plus importantes d'éléphants de forêt (Loxodanta africana) et de gorilles des plaines (Gorilla gorilla). Ces aires protégées relient non seulement des types d'habitats similaires, mais aussi des zones socialement similaires. Souvent, les frontières nationales en Afrique ne sont pas basées sur des divisions de groupes ethniques : les gens qui vivent d'un côté de la frontière sont souvent étroitement liés aux gens qui vivent dans le pays voisin. En fait, certains groupes se déplacent librement de part et d'autre des frontières entre la RCA, le Cameroun et le Congo, notamment les pygmées BaAka et BaKa.
Avant les mutineries qui ont secoué la RCA, l'idée d'un parc trinational avait déjà fait son chemin, des aires protégés ayant été établies et des structures de gestion mises en place ou développées en RCA et au Congo. Le Cameroun était légèrement à la traîne, mais une aire avait été identifiée, était en passe d'être officiellement pré-classée, et quelques structures de gestion y avaient été développées. Par ailleurs, une collaboration active existait entre les trois pays et des réunions régionales formelles et informelles étaient organisées. D'autres formes de collaboration étaient soit déjà mises en œuvre soit en phase de développement, y compris la formation, la recherche (par exemple, une étude de la migration transfrontalière des éléphants) et la lutte contre le braconnage (partage d'informations et patrouilles conjointes).
Si la collaboration transfrontalière peut s'avérer très utile en temps de paix, le concept offre également de grands avantages en temps de guerre. Dans le cas de cette région trinationale, les avantages furent constatés à deux occasions : une fois lors des mutineries en RCA, une autre fois lors de la guerre civile au Congo (Brazzaville). L'aide fournie à cette époque par le WWF Cameroun durant l'évacuation des volontaires du Peace Corps et autres expatriés fut cruciale, tout comme les bonnes communications (notamment par radio) entre le personnel des trois aires protégées. Le WWF, la GTZ, et l'Ambassade américaine au Cameroun restèrent disponibles pendant toute la durée de la crise en RCA pour aider à évacuer le personnel et les équipements de valeur. Des dispositions furent prises avec le personnel des ministères de part et d'autre de la frontière pour transporter le matériel essentiel, tel que véhicules, ordinateurs et archives, de l'autre côté de la frontière en lieu sûr. En fait, ces mesures s'avérèrent superflues durant les mutineries en RCA, mais furent très utiles lors de la guerre civile au Congo.
Durant la guerre civile du Congo, le projet Dzanga-Sangha vint en aide au WCS et au personnel du projet Nouabale-Ndoki en fournissant un logement temporaire au personnel évacué, ainsi qu'une aide logistique. Le projet Dzanga-Sangha les aida également à mettre tout leur matériel de valeur et archives en lieu sûr, sans quoi ils auraient pu être détruits durant le conflit. Le fait que tout était gardé en lieu sûr de l'autre côté de la frontière pendant cette période permit au projet Nouabale-Ndoki de rapidement reprendre toutes ses opérations une fois que le pire était passé et que la région s'était stabilisée. On ne pourra jamais assez souligner l'importance d'une telle assistance mutuelle lors de conflits.
L'impact le plus important des mutineries sur les politiques environnementales fut qu'elles occasionnèrent tant de changements au sein du gouvernement centrafricain que les politiques gouvernementales les plus récentes perdirent toute efficacité. Les mutineries portèrent également un coup terrible au budget national, ce qui limita encore davantage les ressources disponibles pour la mise en application des lois et la lutte contre le braconnage. Il faudra encore beaucoup de temps avant que le pays ne s'en remette. Il est possible qu'à l'aube de ce nouveau millénaire, le temps soit venu pour un peu de cohérence et pour le développement de politiques visant à protéger l'immense biodiversité de la RCA.
Les problèmes persistants d'insécurité dans le nord et leurs impacts sur la biodiversité n'ont pas été résolus et il semble improbable qu'ils le soient dans un avenir proche.
Cette inaction de la part du gouvernement centrafricain a de nombreuses causes, dont :
En réalité, il est probable que tous ces facteurs ont contribué à des degrés divers au fil du temps.
Pour terminer sur une note plus positive, le gouvernement centrafricain a consenti quelques efforts après les mutineries pour récupérer quelques-unes des armes mises en circulation durant les conflits. La force de maintien de la paix de l'ONU a entrepris des fouilles régulières pour trouver des armes illégales. Cela augmentera certainement la sécurité générale dans la région et aidera à limiter la chasse illégale. Les gens sont conscients de ce qui doit être fait, mais le dynamisme politique n'est pas suffisant pour réaliser les changements nécessaires.
Il est évident que le gouvernement centrafricain doit s'engager fermement à faire appliquer les lois afin de contrôler la chasse illégale. Sans un tel engagement, les éléphants de savane de la RCA connaîtront le même sort que les rhinocéros et finiront par s'éteindre. L'intégrité des deux parcs (Manovo-Gounda-Saint Floris et Bamingui-Bangoran) est déjà gravement menacée et leur avenir semble morose, étant donné la diminution des fonds de l'UE.
Les mutineries qui ont secoué Bangui ont fourni une occasion unique d'analyser l'état de préparation de la communauté de la conservation pendant des crises de courte durée. Les leçons suivantes ont été tirées de ce conflit :
Les deux types de conflits qui ont secoué la RCA (mutineries en grande partie limitées à la capitale, et instabilité de longue durée dans le nord du pays) ont eu des impacts négatifs tant sur le bien-être des populations que sur l'environnement, ainsi que des conséquences à long terme. En 2001, une nouvelle tentative de coup d'État a eu lieu à Bangui et l'insécurité dans le nord empire de jour en jour, ce qui montre que ces deux types de conflits armés n'ont pas encore été résolus. Plus ces conflits dureront, plus leurs impacts seront dramatiques, avec d'importantes pertes irréversibles pour la biodiversité qui affecteront les moyens d'existence de nombreuses personnes. Le gouvernement centrafricain et toutes les parties intéressées (donateurs et organisations de conservation, de développement et d'assistance) doivent s'efforcer de résoudre ces conflits armés, non seulement pour le bien des populations locales, mais également pour la préservation de la biodiversité.
Nous aimerions remercier le personnel du ministère responsable des aires protégées pour sa collaboration au fil des années, ainsi que tout le personnel du projet Dzanga-Sangha. Nous souhaiterions également remercier le World Wildlife Fund, Inc., le World Wide Fund for Nature et les différentes agences gouvernementales pour avoir soutenu cette recherche. Nous tenons également à remercier tout particulièrement feu M. Claude Kokot Zombe et Mme Astrid Mombe, ainsi que tous les autres membres du personnel de la représentation du WWF à Bangui. Nous remercions aussi Rebecca Ham, James Shambaugh, Natasha Shah, et les réviseurs anonymes pour leurs commentaires.
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